Catégorie : Analyse

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  • Niger : sortir de la crise par le haut, pas par la purge

    Niger : sortir de la crise par le haut, pas par la purge

    Trois ans après le coup de force, l’heure du bilan

    Le 26 juillet 2023, le général Abdourahamane Tiani, alors commandant de la garde présidentielle, prenait la tête des militaires qui mettaient fin au mandat du président Mohamed Bazoum. Le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), qui revendiquait ce coup d’État, s’engageait dans un processus de « refondation » censé restaurer la souveraineté nationale et purger la vie politique des travers qui la gangrenaient depuis la Conférence nationale de 1991.

    Ce discours trouvait un écho réel dans un pays lassé du clientélisme et de l’affairisme érigés en mode de gouvernance. Les Nigériens avaient des raisons légitimes d’espérer un sursaut fondé sur la justice et le respect de la volonté populaire.

    Trois ans plus tard, ce cap tarde à se dessiner clairement.

    Une refondation qui reproduit les travers qu’elle dénonçait

    Les instances censées porter le changement souffrent des mêmes maux que les régimes précédents. Le Conseil consultatif de la refondation (CCR), qui aurait pu incarner une représentation nationale renouvelée, a été constitué sur des critères contestables, où la volonté populaire n’a pas toujours pesé autant qu’elle aurait dû pour asseoir sa légitimité.

    Il en va de même pour la nomination des gouverneurs, préfets et administrateurs délégués : la compétence, pourtant disponible dans le pays, a trop souvent cédé le pas à la logique de récompense des soutiens, donnant corps, au sens propre, à l’expression de « pouvoir militaire ».

    Résultat : la refondation de l’État avance lentement, l’amélioration des conditions de vie tarde, et l’insécurité continue de progresser sur le territoire sans que les réponses apportées ne rassurent durablement.

    La tentative de coup d’État du 29 août 2026 : un signal qu’on ne peut plus ignorer

    Les événements du 29 août 2026 sont venus rappeler, avec une gravité particulière, la fragilité du pouvoir actuel. Cette tentative de coup d’État a confirmé ce que beaucoup d’observateurs redoutaient : l’unité et la cohésion de l’appareil militaire autour du général Tiani ne vont plus de soi.

    Le recours à l’appui russe pour rétablir l’ordre soulève une double difficulté. D’une part, il fragilise la revendication souverainiste d’un pouvoir dont le discours repose largement sur le rejet de toute présence militaire étrangère, au point d’en réclamer le retrait jusque chez certains voisins. D’autre part, faire intervenir une force étrangère dans un conflit interne à l’armée ouvre une brèche dangereuse : elle installe un précédent où toute ingérence extérieure pourrait demain se présenter aux côtés de n’importe quel autre acteur politico-militaire actif sur le territoire national.

    Plus fondamentalement, cet épisode interroge le monopole de la violence légitime lui-même. Ce monopole ne se maintient que s’il est exercé avec justice ; dès lors qu’il est perçu comme instrumentalisé au service d’intérêts particuliers, sa légitimité s’érode et avec elle, la cohésion qu’il est censé garantir.

    Tirer les leçons sans céder à la fuite en avant

    Le risque, à présent, est de répondre à la crise par une purge indiscriminée. Une telle réaction, loin de consolider le pouvoir, approfondirait les fractures internes et pourrait faire basculer le pays dans un chaos difficile à maîtriser.

    La voie la plus sûre reste celle d’une unité nationale assumée, construite sur un respect réel des équilibres qui fondent la stabilité du pays. Concrètement, cela suppose :

    • Un réaménagement du commandement administratif, fondé sur la compétence plutôt que sur l’allégeance.

    • La création d’un Haut conseil des sages auprès du chef de l’État, composé de personnalités dont la légitimité fait consensus, avec une représentation réelle des populations et des territoires.

    • Une refonte du CCR pour en faire un organe véritablement représentatif, à défaut d’être élu, qu’il puisse au moins se prévaloir d’une légitimité sociale et territoriale reconnue.

    • Un ajustement gouvernemental, signal tangible d’une volonté de rectification et d’une meilleure prise en compte des réalités du pays.

    • Un calendrier réaliste de retour à l’ordre constitutionnel, où chaque étape aura été consolidée dans son rôle de jalon vers une vie politique pluraliste et apaisée.

    Trois ans après juillet 2023, le Niger se trouve à un carrefour. La tentative de coup d’État du 29 août n’est pas seulement une alerte sécuritaire : c’est l’occasion, encore ouverte, de corriger une trajectoire avant qu’elle ne se referme.

    Abdoulahi ATTAYOUB,

    Consultant

    Lyon (France) 31 août 2026

  • Niger-refondation : la souveraineté commence à l’intérieur

    Niger-refondation : la souveraineté commence à l’intérieur

    Pour être utiles et contribuer véritablement à faire avancer nos débats sur la situation du Niger et du Sahel en général, ceux-ci devraient partir d’une réalité incontournable : la recomposition en cours des systèmes de gouvernance politique comporte plusieurs volets étroitement imbriqués, qu’il serait vain, et même contre-productif, de vouloir traiter isolément.

    Souveraineté, légitimité et rapport aux territoires ne sont pas trois chantiers distincts que l’on pourrait aborder l’un après l’autre : ce sont les trois faces d’un même processus, et c’est précisément leur articulation, ou son absence, qui déterminera l’issue de la refondation engagée.

    Au Niger, cette refondation ne saurait être effective que si elle procède réellement d’un consensus national autour des éléments constitutifs du projet de société que nous portons collectivement. Le CNSP affiche une volonté de rupture totale avec tout ce qui a pu constituer un frein au développement du pays. L’intention est louable, mais elle exige au préalable une introspection nationale approfondie, avant même de se tourner vers l’extérieur : on ne refonde pas un pays en réglant d’abord ses comptes avec l’extérieur, on le refonde en réglant d’abord ses propres contradictions internes. L’emballement idéologique, lorsqu’il fait abstraction des pesanteurs du réel, risque de conduire à l’impasse et de causer plus de dégâts que de bénéfices escomptés, car un discours de rupture qui ne s’accompagne pas d’une capacité réelle à agir sur le réel finit toujours par se retourner contre ceux qui le portent.

    Sur la souveraineté

    C’est là que la question de la souveraineté doit être reposée en des termes concrets : non comme un slogan, mais comme l’affirmation démontrée de la capacité du pays à définir pragmatiquement ses choix stratégiques en matière de relations internationales. Trop souvent, le débat sur la souveraineté se réduit à une posture rhétorique, à un affichage destiné à galvaniser l’opinion, sans que soient précisés les instruments concrets par lesquels cette souveraineté doit s’exercer : maîtrise des ressources stratégiques, diversification réelle des partenariats économiques et sécuritaires, renforcement des capacités administratives et militaires nationales, construction d’une diplomatie régionale capable de peser dans les négociations. La souveraineté ne se décrète pas par la seule dénonciation d’un partenaire au profit d’un autre ; elle se construit patiemment, par l’accumulation de capacités propres qui réduisent la dépendance, quelle qu’en soit la direction. Une souveraineté proclamée mais non instrumentée n’est qu’une souveraineté de façade, et c’est précisément ce piège que le pays doit éviter.

    Le Niger est libre de choisir ses partenaires et de négocier les termes de ses partenariats, à condition toutefois que ce choix procède d’une évaluation rationnelle des intérêts nationaux à long terme, et non d’une simple inversion des alliances qui remplacerait une dépendance par une autre, sous couvert d’un discours de rupture. Il n’y a nul besoin de ressasser indéfiniment les ressentiments liés au comportement de tel ou tel pays : dans ce monde, chaque acteur défend ses intérêts et mobilise les moyens dont il dispose pour y parvenir, qu’il s’agisse de puissances occidentales, de puissances émergentes, ou de nouveaux partenaires présentés comme salvateurs. Il n’y a là rien qui doive nous surprendre, ni rien qui doive nous détourner de l’essentiel : la vraie question n’est pas de savoir qui nous exploite, mais quelle capacité nous nous donnons collectivement pour négocier en position de force et pour faire respecter nos propres intérêts, quel que soit l’interlocuteur. Une diplomatie mature se juge à sa capacité à défendre des intérêts, non à désigner des coupables.

    Sur la légitimité populaire

    Or cette capacité à négocier en position de force suppose un préalable que l’on oublie trop souvent : aucune autorité ne peut porter durablement un projet de souveraineté si elle n’est pas elle-même solidement légitimée à l’intérieur. Le véritable défi qui se présente au CNSP est donc de sortir de cette posture défensive qui engendre une crispation inutile dans la gestion des affaires publiques. Une telle posture, si elle se prolonge, risque de transformer un moment de rupture porteur d’espoir en une simple reconduction autoritaire des travers du système qu’elle prétend combattre. Il doit comprendre qu’une autorité ne peut réformer en profondeur que si elle s’enracine dans la légitimité populaire, une légitimité qui ne se confond ni avec l’adhésion médiatique de circonstance, ni avec le silence contraint que peut imposer un contexte sécuritaire ou institutionnel donné.

    Or, cette légitimité, en Afrique plus qu’ailleurs, ne se conçoit que fondée sur le respect et l’association effective des référents socioculturels du pays : autorités coutumières et religieuses, structures communautaires, mécanismes traditionnels de médiation et de régulation sociale, qui continuent d’organiser le quotidien de la majorité des populations bien plus efficacement, dans bien des régions, que les institutions héritées de l’État postcolonial. Ignorer ces référents, ou les instrumentaliser sans les associer réellement aux décisions qui engagent l’avenir du pays, revient à bâtir sur du sable une refondation qui se veut pourtant durable.

    Le respect des communautés et des territoires devrait donc constituer le point de départ premier de toute refondation nationale, non un supplément d’âme apporté après coup pour légitimer des décisions déjà prises au sommet, mais un principe structurant dès la conception des réformes. À défaut, on se contenterait de retoucher superficiellement un système postcolonial qui continue de brider les énergies vives et d’empêcher l’épanouissement des populations : centralisation excessive du pouvoir, marginalisation de certaines composantes de la société, confiscation de la décision par une élite autocentrée et coupée des réalités locales. Un simple ravalement de façade, sans transformation réelle des rapports de pouvoir hérités, ni de la relation entre l’État et les territoires qui le composent.

    Une leçon qui dépasse le seul Niger

    Cette articulation entre souveraineté extérieure et légitimité intérieure n’est pas propre au Niger : elle éclaire, plus largement, la trajectoire de l’ensemble des pays du Sahel engagés dans des processus similaires de rupture avec l’ordre ancien. Un pays commence toujours par se construire en interne avant de pouvoir espérer inspirer le respect à l’extérieur. C’est une loi presque universelle des relations internationales : les prédateurs extérieurs, de tous bords, s’appuient rarement sur une force qui leur serait propre ; ils s’appuient sur des fragilités internes — fractures sociales, défiance entre l’État et les communautés, gouvernance défaillante, trop souvent négligées par paresse intellectuelle ou par égoïsme communautaire.

    C’est pourquoi les slogans souverainistes, aussi mobilisateurs soient-ils dans l’instant, n’iront nulle part tant qu’ils ne seront pas compris, appropriés et portés par l’ensemble des citoyens, dans leur diversité territoriale et sociologique. Or, tout se passe aujourd’hui, ici comme ailleurs dans la région, comme si la volonté du peuple se résumait à l’activisme de quelques voix qui s’expriment bruyamment dans les capitales, au point d’étouffer toute autre forme d’expression nationale, celle des régions, des communautés rurales, des acteurs traditionnels, dont l’adhésion est pourtant la condition même de la réussite du projet. Tant que cette équation ne sera pas résolue, la souveraineté proclamée restera fragile, et la refondation, inachevée.

    Abdoulahi ATTAYOUB
    Consultant
    Lyon (France) 21 juillet 2026

  • Niger : Azawad-Mali, la neutralité comme impératif politique

    Niger : Azawad-Mali, la neutralité comme impératif politique

    À défaut de pouvoir jouer un rôle de médiateur, la sagesse commande au Niger de se tenir résolument à l’écart du conflit qui oppose Bamako à l’Azawad. Ce n’est pas seulement une option diplomatique parmi d’autres : c’est une condition cruciale pour la cohésion interne du Niger lui-même.

    Un conflit plus vieux que l’État malien lui-même

    Le conflit qui embrase aujourd’hui le nord du Mali n’a rien d’une crise conjoncturelle. Ses racines plongent dans la première rébellion touarègue de 1916-1917, se sont approfondies lors des soulèvements de 1962-1964 et de 1990-1996, et ont ressurgi avec la proclamation de l’indépendance de l’Azawad en 2012. Chaque cycle a suivi le même schéma : un État central qui répond par la force à une revendication politique, un accord de paix signé sous contrainte, comme les Accords d’Alger de 2015, puis un accord qui s’enlise faute de mise en œuvre réelle. L’offensive coordonnée du 25 avril 2026, menée conjointement par le Front de libération de l’Azawad et le JNIM contre Bamako, Kati, Kidal, Gao, Sévaré et Mopti, n’est donc pas un événement isolé : c’est la réapparition, sous une forme plus violente, d’une question jamais réglée, celle du statut politique des populations du Nord et de leur place dans l’architecture de l’État malien. S’imaginer que le Niger puisse s’immiscer dans un tel contentieux sans en subir le contrecoup relève de l’aveuglement. Ce que Bamako combat sous l’étiquette du terrorisme est aussi, en profondeur, une question de reconnaissance politique et territoriale. Une question que le Niger connaît intimement, pour l’avoir lui-même affrontée lors de ses propres rébellions.

    Une communauté transfrontalière, un risque de contagion directe

    C’est là que le danger devient concret. Les communautés combattues dans l’Azawad ne sont pas circonscrites aux frontières maliennes : Elles sont réparties entre le Mali, le Niger, l’Algérie, le Burkina Faso et la Libye. Une guerre menée contre l’Azawad n’est donc jamais une guerre strictement malienne : elle traverse les frontières héritées de la colonisation et vient percuter directement l’équilibre communautaire nigérien.

    S’engager militairement aux côtés de Bamako reviendrait, pour Niamey, à importer chez lui les lignes de fracture d’un conflit qui n’est pas le sien, et à transformer une solidarité d’alliance en facteur de déstabilisation intérieure.

    Or c’est précisément cette ligne que le Niger a commencé à franchir. Après les attaques du 25 avril, la force conjointe de l’Alliance des États du Sahel, dont le Niger est un pilier majeur, aurait mené des campagnes aériennes en territoire malien contre les positions du FLA. Le porte-parole du Front de libération de l’Azawad a aussitôt appelé le Niger et le Burkina Faso à rester en dehors des événements maliens. Cet appel ne doit pas être écarté comme une simple posture rhétorique : il signale que la population elle-même perçoit l’engagement nigérien comme une ligne rouge, et que chaque sortie aérienne contre l’Azawad rapproche un peu plus le Niger du risque qu’il prétend éviter.

    Le mirage d’une politique de l’AES « sans ethnicité »

    Personne n’est dupe des discours souverainistes qui prétendent qu’une politique de l’AES existerait en dehors de toute considération communautaire. Sous le vernis de la lutte antiterroriste se dessine une logique bien plus ancienne : celle de la préservation des équilibres de pouvoir hérités de la colonisation française, où les groupes qui ont capté l’appareil d’État au moment des indépendances continuent d’en définir seuls les termes de la sécurité et de la légitimité. Traiter comme un bloc unique le FLA, mouvement politique azawadien aux revendications politiques anciennes, et le JNIM, coalition jihadiste transnationale affiliée à Al-Qaïda, sert cette confusion : elle permet de requalifier en terrorisme une demande de reconnaissance politique, et de justifier par les armes ce qui appelait une négociation.

    C’est précisément ce schéma qu’il faut aujourd’hui dépasser, pour que les peuples de la sous-région puissent construire, par eux-mêmes, une gouvernance véritablement inclusive, fondée sur des institutions qui émanent de leurs aspirations communes plutôt que sur la reconduction de rapports de force hérités d’un ordre colonial jamais soldé.

    Refonder la sécurité sur la gouvernance, non sur la force

    Le retour aux rapports de force comme unique boussole de la stabilisation régionale n’a, en soixante ans, jamais produit de paix durable au Sahel, seulement des trêves précaires entre deux cycles de violence. Chaque intervention militaire a acheté du temps sans jamais répondre à la question de fond : ce que les communautés du Nord estiment leur être dû, en matière de reconnaissance politique, d’inclusion économique et de droits sur leurs terres. Faire l’économie de cette question, une fois de plus, c’est préparer la prochaine rébellion.

    Pour le Niger, l’enjeu dépasse donc la simple realpolitik de l’alliance régionale. Il s’agit de préserver, chez lui, la possibilité d’un traitement politique, et non sécuritaire, de ses propres questions communautaires. C’est cette exigence, plus que toute autre considération diplomatique, qui doit guider Niamey vers la retenue.

    Abdoulahi ATTAYOUB
    Consultant
    Lyon (France) 08 juillet 2026