Catégorie : Analyse

Articles de fond, notes de synthèse et décryptages experts.

  • Sahel central : on ne construit pas un État contre une partie de son peuple

    Sahel central : on ne construit pas un État contre une partie de son peuple

    À la tribune des Nations unies, le 28 septembre, le ministre malien des Affaires étrangères a de nouveau accusé l’Ukraine de soutenir des groupes qualifiés de terroristes au Sahel. Au-delà de Kiev, la cible est transparente : le FLA et, plus largement, les aspirations des populations de l’Azawad. La déclaration commune du Burkina Faso, du Mali et du Niger, prononcée au nom de la Confédération des États du Sahel, procède de la même logique : tout adversaire intérieur est un terroriste, et tout terroriste a un parrain étranger.

    Un amalgame qui dispense de gouverner

    Les groupes jihadistes et les mouvements politico-militaires de l’Azawad n’ont ni le même projet ni la même histoire. La question de l’Azawad précède de plusieurs décennies l’apparition du jihadisme dans le nord du Mali. Tout confondre sous l’étiquette « terroriste » évite de se demander pourquoi une partie de la population a pris les armes et pourquoi elle cherche et trouve parfois des soutiens.

    Qui, ici, fait appel à des forces étrangères ?

    Officiellement, ce sont les autorités maliennes qui ont appelé des forces étrangères à combattre à leurs côtés, et leur ministre l’a revendiqué à la tribune de l’ONU en vantant la coopération avec la Russie. Mais un État peut-il recourir à des forces extérieures pour s’en prendre à une partie de sa population ? Évidemment pas. Être invité par un gouvernement ne donne pas carte blanche : ce que ces forces commettent contre des civils engage la responsabilité politique de ceux qui les ont appelées, comme de ceux qui les envoient.

    On peut déplorer l’internationalisation de ce conflit, qui ne servira aucune communauté du Sahel central. Mais on ne peut en faire grief aux seuls mouvements de l’Azawad, tant que l’armée malienne ne protège plus indistinctement tous les citoyens et que le différend politique n’a pas trouvé une issue. Un discours souverainiste fondé sur le refus des forces étrangères, tenu par des États qui en accueillent, expose ses auteurs à l’accusation de souveraineté à géométrie variable. Chacun comprend d’ailleurs que ces appuis servent d’abord à soutenir les pouvoirs en place face à leurs oppositions intérieures.

    Des exactions documentées

    Human Rights Watch et Amnesty International ont documenté de nombreuses violences contre des civils : exécutions sommaires, frappes sur des zones habitées, déplacements forcés de populations. Les données de l’ACLED sur les violences visant les civils recoupent ces constats. Or une armée qui prend pour cibles certaines communautés cesse d’être une armée républicaine, car elle ne protège plus l’ensemble des citoyens. L’État perd alors la crédibilité nécessaire pour solliciter le soutien de ses partenaires et des Nations unies au nom d’une légitimité qu’il a, de fait, perdue. Les trois États affirment accepter un examen impartial mais refuser le procès politique. Dont acte : que Bamako ouvre alors le nord du pays aux enquêteurs indépendants, onusiens, africains ou non gouvernementaux. Le retrait annoncé de la Cour pénale internationale, justifié par la sélectivité de la justice, ne plaide pas pour leur bonne foi.

    Des États encore en construction

    Le fond du problème n’est pas le terrorisme. Dans les trois pays du Sahel central, l’État est encore en construction. Hérité de la colonisation, sans lien suffisant avec les réalités de ses populations, il peine à représenter et à se faire accepter de toutes. Cette construction ne se fera que si l’État respecte la diversité ethnoculturelle de ses habitants, au lieu de traiter certains d’entre eux en suspects ou en ennemis.

    Au Mali, cela suppose une organisation de l’État mieux adaptée à ses réalités géographiques et socioculturelles, dans le respect des frontières existantes. Rejeter la partition du pays est légitime, et c’est une raison de plus pour dénoncer une gouvernance déséquilibrée entre les communautés nationales. Une décentralisation poussée, voire un cadre fédéral, donnerait au nord, au centre et au sud les moyens de gérer leurs affaires dans l’unité du pays. L’Accord d’Alger de 2015 prévoyait déjà une régionalisation avancée. Les autorités l’ont pourtant laissé inappliqué avant de le dénoncer en janvier 2024, et la mission des Nations unies a quitté le pays fin 2023. La question de l’Azawad et celle du Macina ne trouveront de réponse durable que dans ce cadre.

    Beaucoup, dans les communautés du Nord, en ont conclu que seul un rapport de force obligerait l’État à les écouter. On peut le regretter ; il est irresponsable de l’ignorer. Chaque communauté ciblée grossit les rangs des groupes armés, jihadistes compris.

    La Libye, l’alibi commode

    L’effondrement de la Libye en 2011 a pesé sur la crise de 2012, et le ministre malien l’a de nouveau invoqué. Mais il n’explique ni l’échec de l’Accord d’Alger ni la politique menée depuis. L’invoquer revient à éluder la responsabilité de dirigeants dans l’échec à bâtir des institutions qui répondent aux attentes de toutes leurs populations.

    Les milices, un faux remède

    Armer des milices communautaires pour affaiblir telle ou telle communauté brouille la lecture du conflit. Une fois complices de violences, ces milices perdent toute légitimité à parler au nom de leurs propres communautés. Elles transforment surtout des différends locaux en affrontements durables.

    Quelle sortie ?

    Aucune force ne peut imposer durablement une solution militaire. La communauté internationale, au premier chef le Conseil de sécurité et l’Union africaine, devrait demander :
    • L’arrêt des violences contre les civils et l’accès humanitaire ;
    • Une enquête indépendante sur toutes les allégations, quel qu’en soit l’auteur ;
    • La distinction, dans les politiques sahéliennes, entre jihadistes et mouvements politiques ;
    • L’ouverture d’un dialogue inclusif, sous médiation africaine ou internationale, sur une organisation décentralisée ou fédérale de l’État malien, dans le respect de ses frontières ;
    • Les conditions du retour des personnes contraintes à l’exil.

    Les trois États demandent à l’ONU de reconstruire la confiance. Elle commence par l’application à soi-même des principes que l’on exige des autres : protéger tous ses citoyens, accepter l’examen impartial, dialoguer avec ceux que l’on combat.

    Abdoulahi ATTAYOUB
    Consultant
    Lyon (France), 2 octobre 2026

  • Niger : l’ethnocentrisme qui refuse de dire son nom

    Niger : l’ethnocentrisme qui refuse de dire son nom

    À chaque fois que des événements politiques majeurs viennent ébranler les fondements de l’État et de ses institutions, la question des équilibres communautaires resurgit en filigrane. La persistance de ce réflexe dit assez les difficultés du pays à dépasser les égoïsmes claniques pour construire une citoyenneté enfin dégagée des considérations ethniques.

    L’ethnocentrisme des classes dominantes entrave fatalement l’émergence d’un récit national partagé, sans lequel aucun projet républicain ne saurait prendre corps.

    Cette question ethnique revient ainsi sans cesse dans le débat public nigérien, mais elle peine toujours à y trouver une vraie place. Les uns y voient un combat d’arrière-garde, une instrumentalisation héritée de logiques impérialistes ; les autres, un déni commode, destiné à préserver des acquis postcoloniaux eux-mêmes fondés sur une essentialisation ethnique. Entre ces deux postures, une réalité s’impose et résiste à tous les dénis : nos pays sont composés d’une mosaïque de communautés socioculturelles. Qu’on les appelle ethnies, tribus, régions ou peuples ne change rien à cette diversité constitutive. La nier, c’est refuser de regarder le pays tel qu’il est, et peu importe que le colonisateur d’hier ou les prédateurs d’aujourd’hui, internes comme externes, aient instrumentalisé cette réalité à des fins politiques : cela n’autorise pas à l’effacer.

    Car dans nos sociétés africaines, l’individu s’identifie d’abord par sa famille, sa tribu ou son ethnie. Son épanouissement, comme l’idée qu’il se fait du développement, passe par la reconnaissance de cet héritage historique et culturel, qui est aussi sa contribution propre au patrimoine commun de l’humanité. Lui refuser ce droit revient, de fait, à lui imposer une autre identité, une identité qui puise sa légitimité non dans le partage, mais dans l’ethnocentrisme de ceux qui la définissent pour lui.

    C’est là tout le paradoxe : ceux qui, le plus bruyamment, dénoncent l’ethnocentrisme des autres sont généralement ceux dont la propre ethnie a phagocyté le système politique et culturel du pays au point de n’y imprimer que ses propres repères. Ils baignent eux-mêmes dans un océan d’exclusion de tout ce qui ne relève pas de leur référentiel, mais l’habitude est si ancrée qu’ils ne perçoivent même plus l’ampleur de la contradiction. Leur ethnocentrisme, jamais nommé comme tel, se résume alors à la contestation de tout ethnocentrisme qui ne serait pas le leur, et à la certitude que leur domination symbolique n’a pas, elle, à faire débat.

    Le même aveuglement traverse une partie de l’intelligentsia africaine, encore incapable de s’affranchir d’une conception du développement qui exige de renoncer à son propre référentiel socioculturel. Pour ces esprits, accéder à la modernité et à l’universel suppose de nier sa spécificité et d’adopter des valeurs venues d’ailleurs, imposées en réalité par la force autant que par la manipulation des consciences. Accepter cette lecture, c’est accepter une aliénation qui persuade chaque jour un peu plus qu’il n’existerait qu’un seul chemin vers le progrès : celui que d’autres ont tracé à notre place. C’est aussi, à terme, donner raison à ceux qui prétendent que nous n’avons pas d’Histoire propre et que nous serions incapables d’accéder par nous-mêmes à la modernité.

    Pourquoi, pourtant, la République serait-elle par nature inapte à faire cohabiter, dans le respect de leur diversité, des communautés qui vivent ensemble depuis des siècles ? Pourquoi faudrait-il gommer cette diversité, le plus souvent au bénéfice d’une seule communauté, pour se conformer aux injonctions d’une uniformisation présentée comme universelle, alors qu’elle n’est que le conformisme d’une domination particulière ? Qui, un jour, s’est réellement penché sur la définition de l’identité nigérienne : son Histoire, sa langue, son patrimoine, ses valeurs ? Ceux-là mêmes qui fustigent l’ethnocentrisme des autres ne s’étonnent pas que les Tifinagh ne soient toujours pas reconnues comme un alphabet national, motif de fierté partagée. Ils ne dénoncent pas davantage l’usage d’un bien commun, l’État, mis au service de la seule promotion de certaines langues et de certains traits identitaires, au détriment des autres. Ce silence n’est pas neutre : il organise une hiérarchie tacite entre les citoyens dont la langue et la culture seraient dignes de faire République, et les autres.

    Le vrai sujet, presque jamais posé en ces termes, est donc celui-ci : comment gérer cette diversité dans le respect de toutes ses composantes ? Y répondre exige d’abord de regarder en face un déséquilibre criant, trop souvent contesté par ignorance ou par mauvaise foi. Il suffit d’examiner la composition de la haute administration, de la hiérarchie militaire, du corps diplomatique, l’accès aux bourses d’études ou la formation des grandes fortunes, largement adossées aux marchés publics de l’État, pour le mesurer.

    Les défenseurs du système actuel se réfugient souvent derrière un argument qui n’en est pas un : ils mettent en avant le fait que les familles nigériennes sont fréquemment composées de personnes issues de plusieurs communautés, comme si le débat se situait à ce niveau. Or la question n’est pas celle des choix identitaires des individus, chacun demeure libre de se définir comme il l’entend, que cela corresponde ou non à ses origines ethnoculturelles. La question est ailleurs : comment l’État gère-t-il la diversité de communautés qui ont chacune leur langue, leurs référents culturels, leur histoire propre ? Confondre les deux, c’est déplacer le débat sur un terrain qui n’est pas le sien, pour mieux éviter d’y répondre.

    Plus insidieusement encore, ce déséquilibre façonne la perception qu’a le Nigérien ordinaire de sa propre identité, forgée par la manière dont l’État occupe l’espace public et par l’image qu’il donne du pays, en interne comme à l’extérieur.

    Le creuset national ne saurait rester l’apanage de quelques communautés qui en fixeraient seules le contenu, reléguant les autres au rang de composantes sommées de s’y aligner, sous peine d’être taxées de subversion, d’irrédentisme ou de sécessionnisme. Un récit national véritablement partagé, intégrant les apports les plus significatifs de chaque patrimoine spécifique, est au contraire la seule voie vers une identité nigérienne réellement inclusive, celle qui permettrait au pays de concentrer son énergie sur un développement harmonieux de l’ensemble de ses régions et territoires.

    Quelle solution, alors ? D’abord reconnaître que nous vivons encore dans une architecture étatique conçue et entretenue par l’ancienne puissance coloniale pour préserver, aussi longtemps que possible, ses intérêts dans le pays, et que les régimes qui se sont succédé depuis l’indépendance n’ont pas jugé utile de la refonder pour la rendre conforme à nos réalités et à notre diversité. Ensuite, poser les bases de cette refondation en levant les tabous qui bloquent aujourd’hui le débat, et en libérant une parole permettant à toutes les composantes nationales de participer réellement à la définition du pays commun. Il faudra pour cela solliciter les légitimités traditionnelles autant que les experts nationaux en histoire, en droit et en sciences sociales, afin de proposer une organisation de l’État capable de porter l’épanouissement de tous les territoires dans un esprit d’unité, de cohésion et de solidarité. C’est de cette démarche, et non d’un schéma hérité de l’ancien colonisateur, que naîtra une identité nigérienne pleinement assumée, étant entendu que l’on doit conserver de l’œuvre coloniale au moins ceci : avoir réuni nos communautés dans une entité reconnue par la communauté internationale, posant ainsi les bases d’un État susceptible de se doter d’une gouvernance moderne.

    C’est en ces termes que la Refondation portée par le CNSP aurait pu se comprendre, et mériter pleinement son nom. Or les approximations de méthode observées lors de la convocation des assises nationales et de la formation du Conseil consultatif de la refondation ont d’emblée révélé les limites de la démarche, limites qui tiennent, au mieux, à un déficit de vision, et au pire, à une absence de volonté de véritablement bouleverser le système en place. Les tensions récemment apparues au sein des Forces de défense et de sécurité viennent rappeler la fragilité de ce processus et le risque d’un affaiblissement encore plus marqué, à l’heure où l’insécurité et le désordre géopolitique s’aggravent dans toute la sous-région.

    Le CNSP a néanmoins ouvert un chantier ambitieux, qui pourrait constituer un authentique tournant dans la construction nationale. Mais un tel chantier exige du courage, une vision claire et des outils adaptés, permettant une implication réellement inclusive de tous les citoyens, sans a priori ni exclusive. C’est à cette seule condition, celle d’une République capable d’organiser sa diversité et d’ouvrir à chacun l’espoir d’un épanouissement enraciné dans son Histoire propre, que la Refondation pourra prendre corps et devenir, pour le Niger, une véritable renaissance.

    Unification n’est pas homogénéisation.

    Abdoulahi ATTAYOUB

    Lyon (France) 16 septembre 2026

  • Niger : sortir de la crise par le haut, pas par la purge

    Niger : sortir de la crise par le haut, pas par la purge

    Trois ans après le coup de force, l’heure du bilan

    Le 26 juillet 2023, le général Abdourahamane Tiani, alors commandant de la garde présidentielle, prenait la tête des militaires qui mettaient fin au mandat du président Mohamed Bazoum. Le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), qui revendiquait ce coup d’État, s’engageait dans un processus de « refondation » censé restaurer la souveraineté nationale et purger la vie politique des travers qui la gangrenaient depuis la Conférence nationale de 1991.

    Ce discours trouvait un écho réel dans un pays lassé du clientélisme et de l’affairisme érigés en mode de gouvernance. Les Nigériens avaient des raisons légitimes d’espérer un sursaut fondé sur la justice et le respect de la volonté populaire.

    Trois ans plus tard, ce cap tarde à se dessiner clairement.

    Une refondation qui reproduit les travers qu’elle dénonçait

    Les instances censées porter le changement souffrent des mêmes maux que les régimes précédents. Le Conseil consultatif de la refondation (CCR), qui aurait pu incarner une représentation nationale renouvelée, a été constitué sur des critères contestables, où la volonté populaire n’a pas toujours pesé autant qu’elle aurait dû pour asseoir sa légitimité.

    Il en va de même pour la nomination des gouverneurs, préfets et administrateurs délégués : la compétence, pourtant disponible dans le pays, a trop souvent cédé le pas à la logique de récompense des soutiens, donnant corps, au sens propre, à l’expression de « pouvoir militaire ».

    Résultat : la refondation de l’État avance lentement, l’amélioration des conditions de vie tarde, et l’insécurité continue de progresser sur le territoire sans que les réponses apportées ne rassurent durablement.

    La tentative de coup d’État du 29 août 2026 : un signal qu’on ne peut plus ignorer

    Les événements du 29 août 2026 sont venus rappeler, avec une gravité particulière, la fragilité du pouvoir actuel. Cette tentative de coup d’État a confirmé ce que beaucoup d’observateurs redoutaient : l’unité et la cohésion de l’appareil militaire autour du général Tiani ne vont plus de soi.

    Le recours à l’appui russe pour rétablir l’ordre soulève une double difficulté. D’une part, il fragilise la revendication souverainiste d’un pouvoir dont le discours repose largement sur le rejet de toute présence militaire étrangère, au point d’en réclamer le retrait jusque chez certains voisins. D’autre part, faire intervenir une force étrangère dans un conflit interne à l’armée ouvre une brèche dangereuse : elle installe un précédent où toute ingérence extérieure pourrait demain se présenter aux côtés de n’importe quel autre acteur politico-militaire actif sur le territoire national.

    Plus fondamentalement, cet épisode interroge le monopole de la violence légitime lui-même. Ce monopole ne se maintient que s’il est exercé avec justice ; dès lors qu’il est perçu comme instrumentalisé au service d’intérêts particuliers, sa légitimité s’érode et avec elle, la cohésion qu’il est censé garantir.

    Tirer les leçons sans céder à la fuite en avant

    Le risque, à présent, est de répondre à la crise par une purge indiscriminée. Une telle réaction, loin de consolider le pouvoir, approfondirait les fractures internes et pourrait faire basculer le pays dans un chaos difficile à maîtriser.

    La voie la plus sûre reste celle d’une unité nationale assumée, construite sur un respect réel des équilibres qui fondent la stabilité du pays. Concrètement, cela suppose :

    • Un réaménagement du commandement administratif, fondé sur la compétence plutôt que sur l’allégeance.

    • La création d’un Haut conseil des sages auprès du chef de l’État, composé de personnalités dont la légitimité fait consensus, avec une représentation réelle des populations et des territoires.

    • Une refonte du CCR pour en faire un organe véritablement représentatif, à défaut d’être élu, qu’il puisse au moins se prévaloir d’une légitimité sociale et territoriale reconnue.

    • Un ajustement gouvernemental, signal tangible d’une volonté de rectification et d’une meilleure prise en compte des réalités du pays.

    • Un calendrier réaliste de retour à l’ordre constitutionnel, où chaque étape aura été consolidée dans son rôle de jalon vers une vie politique pluraliste et apaisée.

    Trois ans après juillet 2023, le Niger se trouve à un carrefour. La tentative de coup d’État du 29 août n’est pas seulement une alerte sécuritaire : c’est l’occasion, encore ouverte, de corriger une trajectoire avant qu’elle ne se referme.

    Abdoulahi ATTAYOUB,

    Consultant

    Lyon (France) 31 août 2026

  • Niger-refondation : la souveraineté commence à l’intérieur

    Niger-refondation : la souveraineté commence à l’intérieur

    Pour être utiles et contribuer véritablement à faire avancer nos débats sur la situation du Niger et du Sahel en général, ceux-ci devraient partir d’une réalité incontournable : la recomposition en cours des systèmes de gouvernance politique comporte plusieurs volets étroitement imbriqués, qu’il serait vain, et même contre-productif, de vouloir traiter isolément.

    Souveraineté, légitimité et rapport aux territoires ne sont pas trois chantiers distincts que l’on pourrait aborder l’un après l’autre : ce sont les trois faces d’un même processus, et c’est précisément leur articulation, ou son absence, qui déterminera l’issue de la refondation engagée.

    Au Niger, cette refondation ne saurait être effective que si elle procède réellement d’un consensus national autour des éléments constitutifs du projet de société que nous portons collectivement. Le CNSP affiche une volonté de rupture totale avec tout ce qui a pu constituer un frein au développement du pays. L’intention est louable, mais elle exige au préalable une introspection nationale approfondie, avant même de se tourner vers l’extérieur : on ne refonde pas un pays en réglant d’abord ses comptes avec l’extérieur, on le refonde en réglant d’abord ses propres contradictions internes. L’emballement idéologique, lorsqu’il fait abstraction des pesanteurs du réel, risque de conduire à l’impasse et de causer plus de dégâts que de bénéfices escomptés, car un discours de rupture qui ne s’accompagne pas d’une capacité réelle à agir sur le réel finit toujours par se retourner contre ceux qui le portent.

    Sur la souveraineté

    C’est là que la question de la souveraineté doit être reposée en des termes concrets : non comme un slogan, mais comme l’affirmation démontrée de la capacité du pays à définir pragmatiquement ses choix stratégiques en matière de relations internationales. Trop souvent, le débat sur la souveraineté se réduit à une posture rhétorique, à un affichage destiné à galvaniser l’opinion, sans que soient précisés les instruments concrets par lesquels cette souveraineté doit s’exercer : maîtrise des ressources stratégiques, diversification réelle des partenariats économiques et sécuritaires, renforcement des capacités administratives et militaires nationales, construction d’une diplomatie régionale capable de peser dans les négociations. La souveraineté ne se décrète pas par la seule dénonciation d’un partenaire au profit d’un autre ; elle se construit patiemment, par l’accumulation de capacités propres qui réduisent la dépendance, quelle qu’en soit la direction. Une souveraineté proclamée mais non instrumentée n’est qu’une souveraineté de façade, et c’est précisément ce piège que le pays doit éviter.

    Le Niger est libre de choisir ses partenaires et de négocier les termes de ses partenariats, à condition toutefois que ce choix procède d’une évaluation rationnelle des intérêts nationaux à long terme, et non d’une simple inversion des alliances qui remplacerait une dépendance par une autre, sous couvert d’un discours de rupture. Il n’y a nul besoin de ressasser indéfiniment les ressentiments liés au comportement de tel ou tel pays : dans ce monde, chaque acteur défend ses intérêts et mobilise les moyens dont il dispose pour y parvenir, qu’il s’agisse de puissances occidentales, de puissances émergentes, ou de nouveaux partenaires présentés comme salvateurs. Il n’y a là rien qui doive nous surprendre, ni rien qui doive nous détourner de l’essentiel : la vraie question n’est pas de savoir qui nous exploite, mais quelle capacité nous nous donnons collectivement pour négocier en position de force et pour faire respecter nos propres intérêts, quel que soit l’interlocuteur. Une diplomatie mature se juge à sa capacité à défendre des intérêts, non à désigner des coupables.

    Sur la légitimité populaire

    Or cette capacité à négocier en position de force suppose un préalable que l’on oublie trop souvent : aucune autorité ne peut porter durablement un projet de souveraineté si elle n’est pas elle-même solidement légitimée à l’intérieur. Le véritable défi qui se présente au CNSP est donc de sortir de cette posture défensive qui engendre une crispation inutile dans la gestion des affaires publiques. Une telle posture, si elle se prolonge, risque de transformer un moment de rupture porteur d’espoir en une simple reconduction autoritaire des travers du système qu’elle prétend combattre. Il doit comprendre qu’une autorité ne peut réformer en profondeur que si elle s’enracine dans la légitimité populaire, une légitimité qui ne se confond ni avec l’adhésion médiatique de circonstance, ni avec le silence contraint que peut imposer un contexte sécuritaire ou institutionnel donné.

    Or, cette légitimité, en Afrique plus qu’ailleurs, ne se conçoit que fondée sur le respect et l’association effective des référents socioculturels du pays : autorités coutumières et religieuses, structures communautaires, mécanismes traditionnels de médiation et de régulation sociale, qui continuent d’organiser le quotidien de la majorité des populations bien plus efficacement, dans bien des régions, que les institutions héritées de l’État postcolonial. Ignorer ces référents, ou les instrumentaliser sans les associer réellement aux décisions qui engagent l’avenir du pays, revient à bâtir sur du sable une refondation qui se veut pourtant durable.

    Le respect des communautés et des territoires devrait donc constituer le point de départ premier de toute refondation nationale, non un supplément d’âme apporté après coup pour légitimer des décisions déjà prises au sommet, mais un principe structurant dès la conception des réformes. À défaut, on se contenterait de retoucher superficiellement un système postcolonial qui continue de brider les énergies vives et d’empêcher l’épanouissement des populations : centralisation excessive du pouvoir, marginalisation de certaines composantes de la société, confiscation de la décision par une élite autocentrée et coupée des réalités locales. Un simple ravalement de façade, sans transformation réelle des rapports de pouvoir hérités, ni de la relation entre l’État et les territoires qui le composent.

    Une leçon qui dépasse le seul Niger

    Cette articulation entre souveraineté extérieure et légitimité intérieure n’est pas propre au Niger : elle éclaire, plus largement, la trajectoire de l’ensemble des pays du Sahel engagés dans des processus similaires de rupture avec l’ordre ancien. Un pays commence toujours par se construire en interne avant de pouvoir espérer inspirer le respect à l’extérieur. C’est une loi presque universelle des relations internationales : les prédateurs extérieurs, de tous bords, s’appuient rarement sur une force qui leur serait propre ; ils s’appuient sur des fragilités internes — fractures sociales, défiance entre l’État et les communautés, gouvernance défaillante, trop souvent négligées par paresse intellectuelle ou par égoïsme communautaire.

    C’est pourquoi les slogans souverainistes, aussi mobilisateurs soient-ils dans l’instant, n’iront nulle part tant qu’ils ne seront pas compris, appropriés et portés par l’ensemble des citoyens, dans leur diversité territoriale et sociologique. Or, tout se passe aujourd’hui, ici comme ailleurs dans la région, comme si la volonté du peuple se résumait à l’activisme de quelques voix qui s’expriment bruyamment dans les capitales, au point d’étouffer toute autre forme d’expression nationale, celle des régions, des communautés rurales, des acteurs traditionnels, dont l’adhésion est pourtant la condition même de la réussite du projet. Tant que cette équation ne sera pas résolue, la souveraineté proclamée restera fragile, et la refondation, inachevée.

    Abdoulahi ATTAYOUB
    Consultant
    Lyon (France) 21 juillet 2026

  • Niger : Azawad-Mali, la neutralité comme impératif politique

    Niger : Azawad-Mali, la neutralité comme impératif politique

    À défaut de pouvoir jouer un rôle de médiateur, la sagesse commande au Niger de se tenir résolument à l’écart du conflit qui oppose Bamako à l’Azawad. Ce n’est pas seulement une option diplomatique parmi d’autres : c’est une condition cruciale pour la cohésion interne du Niger lui-même.

    Un conflit plus vieux que l’État malien lui-même

    Le conflit qui embrase aujourd’hui le nord du Mali n’a rien d’une crise conjoncturelle. Ses racines plongent dans la première rébellion touarègue de 1916-1917, se sont approfondies lors des soulèvements de 1962-1964 et de 1990-1996, et ont ressurgi avec la proclamation de l’indépendance de l’Azawad en 2012. Chaque cycle a suivi le même schéma : un État central qui répond par la force à une revendication politique, un accord de paix signé sous contrainte, comme les Accords d’Alger de 2015, puis un accord qui s’enlise faute de mise en œuvre réelle. L’offensive coordonnée du 25 avril 2026, menée conjointement par le Front de libération de l’Azawad et le JNIM contre Bamako, Kati, Kidal, Gao, Sévaré et Mopti, n’est donc pas un événement isolé : c’est la réapparition, sous une forme plus violente, d’une question jamais réglée, celle du statut politique des populations du Nord et de leur place dans l’architecture de l’État malien. S’imaginer que le Niger puisse s’immiscer dans un tel contentieux sans en subir le contrecoup relève de l’aveuglement. Ce que Bamako combat sous l’étiquette du terrorisme est aussi, en profondeur, une question de reconnaissance politique et territoriale. Une question que le Niger connaît intimement, pour l’avoir lui-même affrontée lors de ses propres rébellions.

    Une communauté transfrontalière, un risque de contagion directe

    C’est là que le danger devient concret. Les communautés combattues dans l’Azawad ne sont pas circonscrites aux frontières maliennes : Elles sont réparties entre le Mali, le Niger, l’Algérie, le Burkina Faso et la Libye. Une guerre menée contre l’Azawad n’est donc jamais une guerre strictement malienne : elle traverse les frontières héritées de la colonisation et vient percuter directement l’équilibre communautaire nigérien.

    S’engager militairement aux côtés de Bamako reviendrait, pour Niamey, à importer chez lui les lignes de fracture d’un conflit qui n’est pas le sien, et à transformer une solidarité d’alliance en facteur de déstabilisation intérieure.

    Or c’est précisément cette ligne que le Niger a commencé à franchir. Après les attaques du 25 avril, la force conjointe de l’Alliance des États du Sahel, dont le Niger est un pilier majeur, aurait mené des campagnes aériennes en territoire malien contre les positions du FLA. Le porte-parole du Front de libération de l’Azawad a aussitôt appelé le Niger et le Burkina Faso à rester en dehors des événements maliens. Cet appel ne doit pas être écarté comme une simple posture rhétorique : il signale que la population elle-même perçoit l’engagement nigérien comme une ligne rouge, et que chaque sortie aérienne contre l’Azawad rapproche un peu plus le Niger du risque qu’il prétend éviter.

    Le mirage d’une politique de l’AES « sans ethnicité »

    Personne n’est dupe des discours souverainistes qui prétendent qu’une politique de l’AES existerait en dehors de toute considération communautaire. Sous le vernis de la lutte antiterroriste se dessine une logique bien plus ancienne : celle de la préservation des équilibres de pouvoir hérités de la colonisation française, où les groupes qui ont capté l’appareil d’État au moment des indépendances continuent d’en définir seuls les termes de la sécurité et de la légitimité. Traiter comme un bloc unique le FLA, mouvement politique azawadien aux revendications politiques anciennes, et le JNIM, coalition jihadiste transnationale affiliée à Al-Qaïda, sert cette confusion : elle permet de requalifier en terrorisme une demande de reconnaissance politique, et de justifier par les armes ce qui appelait une négociation.

    C’est précisément ce schéma qu’il faut aujourd’hui dépasser, pour que les peuples de la sous-région puissent construire, par eux-mêmes, une gouvernance véritablement inclusive, fondée sur des institutions qui émanent de leurs aspirations communes plutôt que sur la reconduction de rapports de force hérités d’un ordre colonial jamais soldé.

    Refonder la sécurité sur la gouvernance, non sur la force

    Le retour aux rapports de force comme unique boussole de la stabilisation régionale n’a, en soixante ans, jamais produit de paix durable au Sahel, seulement des trêves précaires entre deux cycles de violence. Chaque intervention militaire a acheté du temps sans jamais répondre à la question de fond : ce que les communautés du Nord estiment leur être dû, en matière de reconnaissance politique, d’inclusion économique et de droits sur leurs terres. Faire l’économie de cette question, une fois de plus, c’est préparer la prochaine rébellion.

    Pour le Niger, l’enjeu dépasse donc la simple realpolitik de l’alliance régionale. Il s’agit de préserver, chez lui, la possibilité d’un traitement politique, et non sécuritaire, de ses propres questions communautaires. C’est cette exigence, plus que toute autre considération diplomatique, qui doit guider Niamey vers la retenue.

    Abdoulahi ATTAYOUB
    Consultant
    Lyon (France) 08 juillet 2026