pays : Mali / Azawad

  • «Les Russes fonctionnent en mode dégradé depuis quelques mois» au Mali, estime un expert du renseignement

    «Les Russes fonctionnent en mode dégradé depuis quelques mois» au Mali, estime un expert du renseignement

    Le numéro un malien Assimi Goïta et le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye ont évoqué la crise sécuritaire au Sahel, mardi 28 juillet, à Bamako. Depuis au moins deux ans, les activités subversives se multiplient sur ce théâtre d’opération, à coups de drones et de conseillers militaires. Outre la Russie, quelles sont les puissances extérieures à la manœuvre ? Vincent Crouzet est un ancien collaborateur de la DGSE, les services secrets français. Aujourd’hui, il est expert en renseignement et vient de publier Le jour où je suis devenu espion aux Éditions de l’Observatoire.

    RFI : Dans la guerre au Nord Mali, comment expliquez-vous l’échec militaire des Russes à Kidal il y a trois mois ?

    Vincent Crouzet : Il y a de nombreuses raisons. La première, c’est que les Russes et les forces armées maliennes ne bénéficient pas du soutien de la population locale dans cette partie-là du Mali. Ensuite, les Russes, tout de même, fonctionnent en mode dégradé depuis quelques mois sur cette zone et n’ont plus la puissance qu’ils avaient quand ils ont commencé leurs opérations à partir de la fin de l’année 2022. Et puis ensuite, il y a évidemment cette alliance entre les mouvements touaregs de l’Azawad et les mouvements jihadistes.

    Pourquoi dites-vous que les Russes sont en mode dégradé ?

    Tout simplement parce que l’Etat russe et parce que la puissance militaire russe sont en mode dégradé partout dans le monde. Et les Russes pâtissent, malheureusement pour eux, de leur grande faiblesse structurelle sur le plan militaire. L’Africa Corps qui nous est proposé aujourd’hui est beaucoup moins puissant que la force Wagner en 2022-2023.

    Lors d’une première défaite des Russes au Nord Mali, c’était à Tinzaouatène, il y a deux ans, la Direction générale du renseignement ukrainien a reconnu avoir fourni une assistance militaire aux rebelles touaregs. De quel soutien pouvait-il s’agir ?

    D’abord, ce ne sont pas des aides massives. C’est un soutien qui n’est pas visible. Sinon, il serait beaucoup plus dénoncé par la puissance russe. Et c’est certainement, comment dire, l’appui, le soutien de quelques conseillers militaires avec peut-être des livraisons de matériels aux groupes touaregs.

    Voulez-vous dire que les Ukrainiens aident les rebelles à piloter des drones ?

    C’est possible, mais très honnêtement, je n’en sais rien.

    Y a-t-il des conseillers militaires ukrainiens sur le terrain ?

    Certainement, mais en nombre limité.

    Et y a-t-il des conseillers militaires français auprès des insurgés, comme l’affirme Bamako ?

    Non, c’est de la propagande. C’est de la propagande des trois juntes sahéliennes. L’Afrique de papa, c’est terminé. Donc nous ne menons plus d’activités subversives dans ces trois pays.

    Et parmi les conseillers militaires ukrainiens, peut-il y avoir d’anciens légionnaires français, qui parlent donc français ?

    Alors dans la Légion étrangère française, il y a de très nombreux Ukrainiens qui ont quitté la Légion en 2022 pour se mettre au service, naturellement, de leur pays, avec leur savoir-faire, leurs compétences, leur formation. C’est possible. Donc, il est possible que d’anciens légionnaires ukrainiens se trouvent parmi ces éléments du renseignement militaire ukrainien qui seraient présents au Sahel. Mais pour l’instant, rien n’est confirmé de ce côté-là.

    Des armes russes viennent d’être débarquées au port de Lomé à destination du Mali. Est-ce à dire que le Togo est en train de tomber dans l’orbite de Moscou ?

    Je ne pense pas que le Togo tombe dans l’orbite de Moscou. Ce que l’on sait précisément, on sait que des drones Shahed ont été livrés au Mali pour lutter contre les rebelles touaregs et les rebelles jihadistes. Ça, c’est un fait. On n’a pas encore confirmation de l’engagement de ces drones Shahed sur le théâtre des opérations, mais ça ne saurait tarder. Et donc ce sont principalement des vecteurs aériens qui seraient livrés via le Togo.

    Y a-t-il des conseillers militaires russes au nord du Togo pour combattre les jihadistes ?

    Je suis incapable de répondre à votre question en la matière, mais il est possible que l’influence russe s’étende à certains États de l’Afrique de l’Ouest, et le Togo pourrait être une cible prioritaire au cours des prochains mois.

    Le coup d’État raté au Bénin au mois de décembre dernier, qui pouvait être derrière ?

    Éventuellement ou naturellement, ou évidemment les Russes. Evidemment, les Russes, à peu de frais, essayent de déstabiliser encore des pays qui ne sont pas tombés sous leur coupe, tout naturellement. Maintenant, les Russes ont ciblé certains pays d’Afrique de l’Ouest.

    Le chef putschiste de Cotonou, le colonel Tigri, après l’échec de son opération, s’est enfui par la frontière togolaise. Est-ce que vous savez où il pourrait être aujourd’hui ?

    Absolument pas. Mais vraisemblablement dans un des trois pays sahéliens, le Mali, le Niger ou le Burkina, vraisemblablement plus au Burkina Faso.

    Ce qui ressort des documents de la compagnie russe Africa Politology, révélés notamment par RFI en mars dernier, c’est que la Côte d’Ivoire est dans le viseur des Russes qui auraient pris contact avec des proches de l’ancien président Gbagbo et avec l’ancien Premier ministre Guillaume Soro lui-même. Est-ce que cela vous paraît crédible ?   

    Ça me paraît crédible. Alors Africa Politology, c’est une structure qui succède à Africa Initiative ou qui vient en complément d’Africa Initiative. Donc une structure d’influence, notamment d’amplification des fausses informations, des fake news sur les réseaux sociaux, une structure de propagande panafricaniste prorusse. Il est tout à fait possible que la Côte d’Ivoire soit ciblée. Pourquoi ? Parce que la Côte d’Ivoire reste quand même un terrain propice aux partenariats stratégiques et économiques avec la France. Et évidemment, cela devient une cible naturelle pour les Russes, malheureusement. Les Russes n’ont pas su peser sur l’élection du président Ouattara l’année dernière. Mais néanmoins, ils souhaitent bien déstabiliser par des opérations subversives de guerre informationnelle et autres. Voilà ce qui continue à fonctionner en Afrique de l’Ouest.

    Et savez-vous où se trouve Guillaume Soro aujourd’hui ?

    Absolument pas.

  • Azawad-Mali : l’ONU se réveille enfin ?

    Azawad-Mali : l’ONU se réveille enfin ?

    Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme est sorti de sa réserve pour s’intéresser à ce qui se passe dans le Nord du Mali (Azawad). Il demande des éclaircissements après l’annonce, par l’état-major malien, d’une trentaine de militaires tués et d’une soixantaine de blessés lors des combats autour d’Anéfif début juillet, opposant l’armée malienne et les paramilitaires russes de l’Africa Corps à une coalition de circonstance formée par le Front de libération de l’Azawad (FLA) et le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM). Dans son communiqué, l’ONU évoque des soldats maliens qui se seraient rendus avant d’être torturés et exécutés, et réclame une enquête indépendante pour établir les faits, notamment ceux montrés dans des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux.

    Que des soldats faits prisonniers soient sommairement exécutés constitue, s’il est avéré, un crime de guerre, quel que soit l’auteur, quel que soit le camp. Sur ce point précis, l’ONU a raison de vouloir enquêter, et les auteurs devront répondre de leurs actes si les faits sont confirmés. Mais c’est justement la rapidité et la netteté de cette réaction qui interrogent, quand on la compare au silence prolongé, voire à l’obstruction, qui a longtemps entouré des violations autrement plus massives commises contre les populations civiles du Nord et du Centre du Mali.

    Un contraste qui interroge

    Le cas le plus emblématique reste le massacre de Moura. Entre le 27 et le 31 mars 2022, l’armée malienne et des combattants « étrangers » , que le rapport de l’ONU lui-même associe au groupe Wagner, ont détenu, trié puis exécuté sommairement plus de 500 personnes en l’espace de cinq jours dans ce village du centre du Mali, avec des indications de crimes contre l’humanité. Il aura fallu plus d’un an pour que ce rapport voie le jour, la Russie ayant entre-temps bloqué au Conseil de sécurité toute demande d’enquête indépendante sur ces faits. Depuis, l’impunité reste totale : aucun responsable malien n’a été jugé.

    Ce schéma n’est pas isolé. À Tinzawaten, en août 2024, une frappe de drone de l’armée malienne a tué sept civils dont cinq enfants, un père y décrit son fils blessé à la tête, mort en chemin vers l’hôpital faute de secours. Human Rights Watch a documenté qu’entre mai et décembre 2024, les forces armées maliennes et le groupe Wagner ont délibérément tué au moins 32 civils, en ont fait disparaître 4 autres et ont incendié au moins 100 maisons lors d’opérations dans le centre et le nord du pays. Ces violations frappent en priorité les communautés touarègues et arabes dans le Nord, et peules dans le Centre, trois communautés que les forces gouvernementales assimilent trop souvent, collectivement, à des combattants des groupes armés.
    Il y a aussi Enaderfé Ag Mohamed Elmoctar, coordinateur d’une ONG humanitaire basée en Centrafrique, venu passer ses congés dans son pays natal. En janvier 2025, alors qu’il rejoignait en voiture le camp de réfugiés de M’Bera en Mauritanie avec sa famille, il a été tué avec son épouse enceinte, leur fils de trois ans et plusieurs proches, lors d’exécutions attribuées par de nombreux témoins à l’armée malienne et au groupe Wagner. Un travailleur humanitaire, sa femme et son enfant en bas âge : aucun communiqué onusien nommant un responsable n’a suivi.

    Plus récemment encore, fin juin 2026, quatre jeunes éleveurs, deux Touaregs et deux Songhaïs, sans lien avec un quelconque groupe armé, ont été tués près de Zarho et d’Abakoïra, entre Tombouctou et Gao, par une patrouille de l’armée malienne et de l’Africa Corps russe, qui a remplacé Wagner. L’un des corps a été retrouvé décapité et démembré, ses bras et ses jambes disposés en forme de croix gammée autour de la tête, une mise en scène macabre destinée, selon des organisations locales de défense des droits humains, à terroriser la population. Là encore : ni communiqué d’urgence, ni nom de responsable avancé par les Nations Unies, ni demande d’enquête indépendante.

    Face à cette accumulation de faits documentés, par des organisations aussi établies que Human Rights Watch, Amnesty International ou le Bureau des droits de l’homme de l’ONU lui-même, les appels à la communauté internationale sont longtemps restés lettre morte : pas de résolution contraignante, pas de mécanisme de suivi, une mission des Nations Unies (la MINUSMA) qui a fini par quitter le pays sans que les responsables des pires exactions n’aient eu de comptes à rendre.

    Une même exigence, pour tous

    Personne ne demande à l’ONU de fermer les yeux sur des soldats maliens exécutés après s’être rendus, si c’est bien ce qui s’est passé. La question est celle de la constance. Si cet intérêt renouvelé pour les droits humains au Sahel s’étend désormais, avec la même rigueur et la même rapidité, à l’ensemble des violations, qu’elles soient commises par des groupes armés, par l’armée malienne, ou par ses encadrants russes, alors il faut s’en féliciter, et l’ONU devrait le démontrer en pesant, avec la même énergie, sur les enquêtes toujours pendantes concernant Moura et les dizaines d’autres exactions documentées contre des civils désarmés.

    Mais si cette mobilisation devait rester sélective, prompte quand ce sont des soldats de l’État qui sont visés, hésitante ou bloquée quand ce sont des civils touaregs, arabes ou peuls qui sont massacrés, alors elle constituerait une injustice de plus, et la démonstration que le double standard, plutôt que la protection des populations, continue de guider l’action des Nations Unies au Sahel.

    Abdoulahi ATTAYOUB
    Consultant
    Lyon (France) 24 juillet 2026

  • Nord-Mali : hivernage sanglant à Anéfis, revers tactique majeur pour l’État-major

    Nord-Mali : hivernage sanglant à Anéfis, revers tactique majeur pour l’État-major

    Décryptage d’une embuscade historique marquant un tournant critique dans la stratégie militaire malienne et ses alliances russes.

    L’offensive conjointe menée par le Front de libération de l’Azawad (FLA) et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) contre un convoi des Forces armées maliennes s’inscrit comme l’un des échecs opérationnels les plus lourds de ces quinze dernières années dans le nord du pays, révélant de profondes failles de coordination tactique.

    L’examen rigoureux des faits bruts rapportés permet de cartographier la séquence opérationnelle qui a conduit au drame du samedi 18 juillet. La ville stratégique d’Anéfis, épicentre de tensions géopolitiques aiguës, a fait l’objet d’une lutte acharnée au cours des dernières semaines. Début juillet, une alliance tactique inédite entre les indépendantistes touareg du FLA et la nébuleuse jihadiste du JNIM (affiliée à Al-Qaïda) avait débouché sur une prise temporaire de la localité, encerclant le camp retranché tenu conjointement par les Forces armées maliennes (Fama) et les supplétifs russes d’Africa Corps.

    Le 18 juillet, alors qu’un convoi militaire entamait son repli en direction de Gao, la colonne est tombée dans une embuscade d’une violence inouïe. Les bilans officieux et locaux font état de plus de 50 militaires tués, dont certains sommairement exécutés, selon des sources internes à l’armée et d’au moins 24 prisonniers aux mains des belligérants coalisés.

    Bilan chiffré et indicateurs opérationnels

    • Date de l’attaque : Samedi 18 juillet.
    • Localisation : Trajet d’Anéfis vers Gao (Nord-Mali).
    • Bilan humain : Plus de 50 militaires maliens tués, 24 prisonniers recensés.
    • Forces en présence (Assaillants) : Front de libération de l’Azawad (FLA) et Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM).
    • Forces engagées (Défense) : Forces armées maliennes (Fama) et paramilitaires d’Africa Corps (Russie).

    Cette débâcte s’inscrit dans un cycle multidimensionnel de crises qui secoue le Mali depuis 2012. Sur le plan politique, les autorités issues des transitions militaires de 2020 et 2021 tirent leur légitimité de la promesse absolue de restauration de la souveraineté territoriale et de pacification. Or, la coopération renforcée avec les mercenaires russes, censée inverser le rapport de force face aux groupes armés terroristes et indépendantistes, se heurte à de graves défaillances de coordination et de doctrine militaire commune.

    Sources d’origine et références documentaires :

    Informations de base issues des dépêches de l’Agence France-Presse (AFP) relayées par Jeune Afrique. Analyse originale rédigée conformément aux normes d’intégrité journalistique et de protection de la propriété intellectuelle.

  • La Bataille d’Anéfis : quand les armes cèdent la place à la guerre des récits

    La Bataille d’Anéfis : quand les armes cèdent la place à la guerre des récits

    Décryptage d’un affrontement de six jours dans le nord du Mali, entre réalités de terrain et propagandes croisées.

    La prise de la ville stratégique d’Anéfis a donné lieu à un double affrontement : une violente bataille de six jours sur le terrain entre le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim) et le Front de libération de l’Azawad (FLA) d’un côté, et les forces armées maliennes alliées à l’Africa Corps de l’autre, suivie immédiatement d’une guerre de communication acharnée.

    1. La Chronologie des Opérations : du piège de Tabrichat à la percée

    L’analyse des faits permet de retracer le déroulement précis des opérations militaires qui se sont jouées sur l’axe Gao-Kidal. Le 4 juillet, la coalition formée par le FLA et le Jnim s’empare d’Anéfis, un verrou stratégique localisé à l’intersection des routes desservant Gao, Kidal et Aguelhok, tandis que des attaques de diversion secourent d’autres localités. Les forces régulières et les mercenaires russes parviennent à se retrancher dans le camp militaire local.

    Le 5 juillet, un premier convoi de secours de quarante véhicules quitte Gao mais subit une lourde embuscade à Tabrichat, perdant plusieurs véhicules et provoquant la destruction d’un hélicoptère Mi-24 russe, tandis que d’autres appareils renoncent à atterrir. Du 7 au 8 juillet, un second convoi d’envergure est formé, regroupant environ 200 hommes de l’Africa Corps, 100 soldats maliens, une soixantaine de véhicules, ainsi que des supplétifs touareg loyalistes du Gatia et du MSA. Le 9 juillet, attaqué à proximité de Tabankort, le convoi force le passage après une dizaine d’heures de combat pour finalement entrer dans Anéfis aux alentours de 20 heures.

    Indicateurs de la Séquence Opérationnelle

    • Durée des combats : Six jours intenses sur l’axe Gao-Kidal.
    • Enjeu géographique : Contrôle du verrou stratégique d’Anéfis.
    • Forces en présence : Coalition FLA-Jnim face aux Fama, Africa Corps et supplétifs touareg.
    • Dénouement matériel : Entrée du convoi de ravitaillement le 9 juillet au soir après de lourdes pertes.

    2. Les stratégies de propagande et les mensonges par omission

    Chaque camp belligérant a façonné sa propre narration pour occulter ses revers et amplifier ses succès. Le communiqué du FLA s’arrête stratégiquement au 9 juillet pour proclamer la « mise en échec » du convoi ennemi, omettant totalement d’en mentionner l’arrivée effective à Anéfis le soir même. Ce texte concède toutefois implicitement la difficulté de tenir durablement une position face à la suprématie aérienne des drones et des avions Sukhoï, tout en officialisant une fusion opérationnelle inédite entre les unités du Jnim dirigées conjointement par Iyad Ag Ghali et Alghabass Ag Intalla.

    En face, les canaux de l’Africa Corps optent pour une inflation symétrique en décrivant une coalition ennemie massive de 5 000 combattants soutenue par des instructeurs étrangers, tout en minimisant leurs propres pertes matérielles et humaines malgré la destruction documentée de l’hélicoptère Mi-24. Bamako en vient ainsi à sous-traiter la diffusion de ses images de victoire à des canaux moscovites.

    3. La Fragilité d’un territoire sous tutelle

    Au terme de cette séquence, la réalité d’Anéfis met en lumière la précarité de la position de l’État malien. Pour ravitailler une garnison située à une centaine de kilomètres de Gao, l’armée a nécessité un déploiement combinant des mercenaires russes et des supplétifs locaux connaissant parfaitement le terrain. Cette configuration illustre les limites structurelles d’un État contraint de tenir son territoire par procuration — aérienne avec Moscou et terrestre avec ses alliés touareg face à une coalition insurrectionnelle et jihadiste capable d’interdire les axes routiers sans pour autant pouvoir conserver durablement les zones conquises.

    Références et Transparence :

    Article initialement publié par Sahel Horizon et relayé par Courrier International sous le titre « À Anéfis, dans le nord du Mali, une bataille militaire autant que de communication ». Analyse originale reformulée conformément aux exigences de propriété intellectuelle.

  • Niger : Azawad-Mali, la neutralité comme impératif politique

    Niger : Azawad-Mali, la neutralité comme impératif politique

    À défaut de pouvoir jouer un rôle de médiateur, la sagesse commande au Niger de se tenir résolument à l’écart du conflit qui oppose Bamako à l’Azawad. Ce n’est pas seulement une option diplomatique parmi d’autres : c’est une condition cruciale pour la cohésion interne du Niger lui-même.

    Un conflit plus vieux que l’État malien lui-même

    Le conflit qui embrase aujourd’hui le nord du Mali n’a rien d’une crise conjoncturelle. Ses racines plongent dans la première rébellion touarègue de 1916-1917, se sont approfondies lors des soulèvements de 1962-1964 et de 1990-1996, et ont ressurgi avec la proclamation de l’indépendance de l’Azawad en 2012. Chaque cycle a suivi le même schéma : un État central qui répond par la force à une revendication politique, un accord de paix signé sous contrainte, comme les Accords d’Alger de 2015, puis un accord qui s’enlise faute de mise en œuvre réelle. L’offensive coordonnée du 25 avril 2026, menée conjointement par le Front de libération de l’Azawad et le JNIM contre Bamako, Kati, Kidal, Gao, Sévaré et Mopti, n’est donc pas un événement isolé : c’est la réapparition, sous une forme plus violente, d’une question jamais réglée, celle du statut politique des populations du Nord et de leur place dans l’architecture de l’État malien. S’imaginer que le Niger puisse s’immiscer dans un tel contentieux sans en subir le contrecoup relève de l’aveuglement. Ce que Bamako combat sous l’étiquette du terrorisme est aussi, en profondeur, une question de reconnaissance politique et territoriale. Une question que le Niger connaît intimement, pour l’avoir lui-même affrontée lors de ses propres rébellions.

    Une communauté transfrontalière, un risque de contagion directe

    C’est là que le danger devient concret. Les communautés combattues dans l’Azawad ne sont pas circonscrites aux frontières maliennes : Elles sont réparties entre le Mali, le Niger, l’Algérie, le Burkina Faso et la Libye. Une guerre menée contre l’Azawad n’est donc jamais une guerre strictement malienne : elle traverse les frontières héritées de la colonisation et vient percuter directement l’équilibre communautaire nigérien.

    S’engager militairement aux côtés de Bamako reviendrait, pour Niamey, à importer chez lui les lignes de fracture d’un conflit qui n’est pas le sien, et à transformer une solidarité d’alliance en facteur de déstabilisation intérieure.

    Or c’est précisément cette ligne que le Niger a commencé à franchir. Après les attaques du 25 avril, la force conjointe de l’Alliance des États du Sahel, dont le Niger est un pilier majeur, aurait mené des campagnes aériennes en territoire malien contre les positions du FLA. Le porte-parole du Front de libération de l’Azawad a aussitôt appelé le Niger et le Burkina Faso à rester en dehors des événements maliens. Cet appel ne doit pas être écarté comme une simple posture rhétorique : il signale que la population elle-même perçoit l’engagement nigérien comme une ligne rouge, et que chaque sortie aérienne contre l’Azawad rapproche un peu plus le Niger du risque qu’il prétend éviter.

    Le mirage d’une politique de l’AES « sans ethnicité »

    Personne n’est dupe des discours souverainistes qui prétendent qu’une politique de l’AES existerait en dehors de toute considération communautaire. Sous le vernis de la lutte antiterroriste se dessine une logique bien plus ancienne : celle de la préservation des équilibres de pouvoir hérités de la colonisation française, où les groupes qui ont capté l’appareil d’État au moment des indépendances continuent d’en définir seuls les termes de la sécurité et de la légitimité. Traiter comme un bloc unique le FLA, mouvement politique azawadien aux revendications politiques anciennes, et le JNIM, coalition jihadiste transnationale affiliée à Al-Qaïda, sert cette confusion : elle permet de requalifier en terrorisme une demande de reconnaissance politique, et de justifier par les armes ce qui appelait une négociation.

    C’est précisément ce schéma qu’il faut aujourd’hui dépasser, pour que les peuples de la sous-région puissent construire, par eux-mêmes, une gouvernance véritablement inclusive, fondée sur des institutions qui émanent de leurs aspirations communes plutôt que sur la reconduction de rapports de force hérités d’un ordre colonial jamais soldé.

    Refonder la sécurité sur la gouvernance, non sur la force

    Le retour aux rapports de force comme unique boussole de la stabilisation régionale n’a, en soixante ans, jamais produit de paix durable au Sahel, seulement des trêves précaires entre deux cycles de violence. Chaque intervention militaire a acheté du temps sans jamais répondre à la question de fond : ce que les communautés du Nord estiment leur être dû, en matière de reconnaissance politique, d’inclusion économique et de droits sur leurs terres. Faire l’économie de cette question, une fois de plus, c’est préparer la prochaine rébellion.

    Pour le Niger, l’enjeu dépasse donc la simple realpolitik de l’alliance régionale. Il s’agit de préserver, chez lui, la possibilité d’un traitement politique, et non sécuritaire, de ses propres questions communautaires. C’est cette exigence, plus que toute autre considération diplomatique, qui doit guider Niamey vers la retenue.

    Abdoulahi ATTAYOUB
    Consultant
    Lyon (France) 08 juillet 2026

  • Azawad-Mali : quand le principe de réalité rattrape enfin le terrain

    Azawad-Mali : quand le principe de réalité rattrape enfin le terrain

    Depuis l’attaque spectaculaire du 25 avril au Mali, qui a visé plusieurs villes simultanément, la question de l’Azawad a pris un nouveau tournant. Le pouvoir militaire voit l’un de ses principaux arguments de légitimation s’effriter aux yeux de ses soutiens, tandis que l’horizon politique s’assombrit davantage. La mort, lors de l’attaque de Bamako, du ministre de la Défense Sadio Camara, a précipité la Transition dans une situation de non-retour, déjà fragilisée par des tensions internes et par la pression croissante des groupes armés non étatiques (GAN).

    Considéré comme le numéro deux du régime et surtout comme le principal idéologue et architecte de l’Alliance des États du Sahel (AES), Sadio Camara incarnait des choix idéologiques qui ont largement contribué à isoler le Sahel central et à plonger les trois pays membres (Mali, Niger et Burkina Faso) dans une impasse à la fois existentielle et géopolitique. Sa disparition rebat les cartes : il s’agit désormais de limiter les dégâts et de tenter de revenir à une gouvernance réaliste, centrée sur les intérêts des populations avant toute autre considération. Le populisme qui prévaut depuis l’avènement de ces régimes militaires a profondément désorienté les citoyens, désormais nombreux à ne plus pouvoir suivre des choix hasardeux dont les limites apparaissent aujourd’hui au grand jour.

    Cette désorientation a trouvé un relais tout trouvé sur les réseaux sociaux, où les fanfaronnades de quelques figures se réclamant du panafricanisme ont prospéré, avec la complaisance de certains médias en quête de positionnement idéologique. Les juntes sahéliennes avaient cru trouver en eux des maîtres à penser ; elles découvrent aujourd’hui des charlatans opportunistes, au service d’intérêts étrangers à la région, voire au continent tout entier. Ces influenceurs se sont nourris des fragilités des régimes militaires et d’un climat de paranoïa qu’ils ont eux-mêmes contribué à entretenir — un climat qui a longtemps étouffé les dimensions constructives susceptibles de donner davantage de crédibilité à leur projet politique pour la sous-région.

    Au-delà de cette dérive idéologique, c’est sur le terrain que le bilan est le plus accablant. Le régime militaire actuel porte la responsabilité de pogroms ethniques, et les généraux au pouvoir doivent répondre de crimes abominables commis sur des bases communautaires. Le mode opératoire des armées lors des exactions perpétrées contre les civils touaregs, peuls et arabes correspond en tout point à la définition généralement admise du terrorisme. Les responsables politiques et militaires de ces exactions ont davantage leur place devant la Cour pénale internationale qu’à la tête de leurs États.

    Dénoncer la politique suicidaire et irresponsable des autorités actuelles ne revient pas à attaquer le Mali bien au contraire. L’État malien et ses institutions sont pris en otage par un système autocentré, dont la politique risque d’achever la dislocation du projet national. La diversion consistant à focaliser l’attention sur Kidal et sur des communautés pastorales globalement amalgamées au terrorisme ne saurait tenir lieu de projet politique. Ceux qui s’engouffrent dans cette grille de lecture contribuent au chaos et à la décomposition du tissu encore embryonnaire d’un Mali « un et indivisible » qu’ils prétendent par ailleurs défendre.

    Le principe doit pourtant être simple : une armée nationale qui s’attaque à une partie de sa population sur des bases ethniques devient de fait une milice au service d’intérêts particuliers, et ne saurait revendiquer un quelconque monopole de la violence légitime. Dès lors qu’elle sort de sa mission régalienne de protection des citoyens et du territoire, elle perd toute légitimité aux yeux de la communauté internationale. Cette dérive trouve son prolongement dans une diplomatie malienne marquée par une rhétorique radicale, étrangement décalée par rapport à la posture qu’aurait dictée la realpolitik, au regard de la géographie du pays, de son histoire et, surtout, d’une évaluation objective de ses capacités face aux réalités géopolitiques régionales et internationales.

    Pour que la question de l’injustice et de la violence d’État ne reste pas la seule manifestation d’une mauvaise gouvernance portée par une élite avide de pouvoir et dépourvue de vision pour l’avenir de ces pays, il est essentiel que la solidarité entre communautés s’exprime en dehors des cercles associés au régime en place. Or, certains ont jugé pertinent de qualifier l’Azawad de « fabrication », laissant entendre que le Mali, lui, n’en serait pas une. Cette liberté avec l’honnêteté intellectuelle en dit long sur le parti pris de certains « spécialistes », dont la posture et la légitimité prêtent réellement à question.

    D’autres, dans le même registre, continuent de relayer l’argument du pouvoir militaire malien selon lequel la France aurait eu tort de ne pas accompagner l’armée malienne à Kidal lors de la reprise de l’Azawad pendant l’opération Serval. Ces spécialistes semblent oublier ou ignorer comment l’armée malienne s’est comportée depuis les années 1990 dans la région de Kidal et dans l’Azawad en général. Pourquoi ne parlent-ils pas des milliers de civils massacrés par cette même armée à Léré, à Gossi, et ailleurs ? De quel État souverain et légitime parle-t-on, lorsque celui-ci massacre régulièrement des civils et mène des opérations régulièrement qualifiées de nettoyage ethnique ? Occulter cet aspect de la situation, par conformisme ou par opportunisme, affaiblit considérablement des analyses qui pourraient, par ailleurs, s’avérer pertinentes.

    Abdoulahi ATTAYOUB

    Consultant

    Lyon (France)          

  • Azawad-Mali – Sahel central : Arguments et contre-arguments

    Quelques éléments fondamentaux pour mieux comprendre la Question de l’Azawad et…des Touaregs

    Ces questions et arguments sont des invitations à penser avec rigueur et honnêteté une réalité que la propagande d’État, les simplifications médiatiques et les postures idéologiques ont trop longtemps travestie.

    À ceux qui réduisent la question de l’Azawad à une revendication touarègue exclusive : ont-ils seulement consulté les textes fondateurs et les déclarations publiques du FLA et des mouvements qui l‘ont précédé ? Aucun ne se définit comme organisation ethniquement touarègue. L’Azawad est revendiqué comme un espace politique pluriel, regroupant Touaregs, Arabes, Peuls, Songhaïs partageant un destin commun.

    À ceux qui affirment que l’Azawad n’a jamais existé historiquement : savent-ils que les frontières des États africains actuels ont été tracées entre 1885 et 1960 par des administrations coloniales étrangères, qui ont morcelé ou fusionné des entités politiques préexistantes selon leurs seuls intérêts ? L’Azawad, lui, correspond à un espace géographique, culturel et économique cohérent, structuré par des siècles de présence humaine, de routes caravanières et d’organisations sociales autonomes, bien antérieures à la colonisation.

    À ceux qui s’interrogent sur l’étymologie du mot « Azawad » : se posent-ils la même question sur l’origine des noms « Mali », « Niger » ou « Burkina Faso » ? Tous ces noms ont une histoire, certains empruntés à des fleuves, d’autres à des empires révolus ou à des langues locales. L’Azawad tire son nom d’une réalité géographique et pastorale ancienne : il désigne une zone de dépression argileuse propice au pâturage, connue et nommée ainsi par ses habitants depuis des générations.

    À ceux qui arguent que les Touaregs sont minoritaires dans certaines zones de l’Azawad : le droit à l’autodétermination et à la souveraineté sur un territoire n’est pas proportionnel au nombre d’habitants. Les peuples autochtones et les communautés historiquement établies sur un espace ont des droits que le seul critère démographique ne saurait effacer, c’est d’ailleurs ce que reconnaît le droit international, notamment la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones de 2007.

    À ceux qui amalgament les revendications de l’Azawad avec le terrorisme djihadiste : qu’ils citent un seul acte terroriste : attentat-suicide, massacre de civils sédentaires, prise d’otages à caractère idéologique, revendiqué par les Mouvements de l’Azawad. La confusion entretenue entre mouvements nationalistes laïcs et groupes djihadistes est une manipulation politique délibérée. En revanche, les exactions de l’armée malienne et de ses milices supplétives contre des populations civiles de l’Azawad sont documentées par Human Rights Watch, Amnesty International et la MINUSMA.

    À ceux qui contestent la légitimité historique des Touaregs sur l’Azawad : qu’ils étudient la toponymie de cet espace. Les noms des montagnes, des vallées, des puits, des routes caravanières, des lieux de pâturage sont en tamasheq, en hassaniya songhai et peul, les langues de ceux qui ont peuplé ces terres depuis des siècles. La géographie elle-même témoigne de qui a façonné cet espace.

    À ceux qui brandissent le slogan « Mali un et indivisible » : ce principe d’unité nationale intangible est lui-même un héritage direct de la conception jacobine française de l’État, importée lors de la décolonisation. Ceux qui dénoncent le colonialisme d’un côté tout en sacralisant ses constructions institutionnelles de l’autre devraient interroger cette contradiction.

    À ceux qui cherchent une légitimité historique au Mali actuel : sans la colonisation française, un habitant de Kayes et un habitant de Kidal n’auraient jamais vécu sous les mêmes institutions politiques. Ils relevaient d’entités distinctes, aux organisations sociales, aux économies et aux cultures profondément différentes. L’État malien est une création du XXe siècle, une réalité politique qu’il faut assumer et transformer, non sacraliser.

    À ceux qui réduisent la question touarègue à une question raciale ou de couleur de peau : l’identité touarègue se définit par la langue (le tamasheq), la culture, le territoire et l’organisation sociale, non par une classification pigmentaire. Réduire cette question à la race, c’est projeter des grilles de lecture étrangères sur une réalité qu’elles déforment et qu’elles instrumentalisent.

    À ceux qui veulent imposer un récit national à dominante mandingue : le Mali est un État multiethnique et multiculturel. Songhaïs, Peuls, Touaregs, Arabes, Dogons, Sénoufos et bien d’autres sont dépositaires d’histoires, de langues et de civilisations millénaires. Un État qui n’assume pas cette pluralité et qui impose une histoire nationale hégémonique se condamne à la fracture et porte une responsabilité directe dans les conflits qu’il prétend déplorer.

    À ceux qui doutent de la viabilité d’un État de l’Azawad : ont-ils sérieusement évalué la viabilité des États sahéliens dans leur forme actuelle ? Des États incapables d’assurer la sécurité, les services de base et la représentation équitable de toutes leurs composantes sur l’ensemble de leur territoire ne sauraient invoquer la « viabilité » comme argument contre l’autodétermination.

    À ceux qui diabolisent le fédéralisme et l’autonomie régionale : Ont-ils seulement mesuré l’ampleur de l’échec des États sahéliens dans leur forme actuelle ? Ces États centralisés, hérités du découpage colonial français, ont été confisqués à l’indépendance par quelques communautés privilégiées, tandis que d’autres, tout aussi légitimes, tout aussi enracinées dans ces terres, en ont été délibérément exclues. Non par hasard, mais par choix politique.

    À ceux qui se proclament gardiens de la stabilité au Sahel central :

    Peuvent-ils, honnêtement, regarder en face cette question fondamentale : Comment prétendre construire la paix en écrasant les peuples qui habitent ces terres depuis des siècles ? Les Touaregs, les Peuls, les Arabes, les Toubous, ce ne sont pas des obstacles à la stabilité. Ce sont des acteurs incontournables de toute solution durable. Les ignorer, les marginaliser, les réprimer militairement, c’est non seulement une injustice historique, c’est une faute stratégique majeure.

    À ceux qui exigent un référendum préalable : ont-ils un seul exemple historique d’un mouvement de libération nationale qui aurait commencé par une consultation électorale organisée par la puissance qu’il combat ? L’Algérie, le Vietnam, l’Érythrée ont conquis leur droit à l’autodétermination par la lutte.

    À ceux qui croient que l’armée malienne peut imposer le statu quo par la force : savent-ils que depuis les premières rébellions des années 1960, l’armée malienne n’a jamais remporté, seule, une victoire militaire décisive contre les combattants de l’Azawad ? En 2012, en quelques semaines, les mouvements armés ont repris l’ensemble du Nord sans résistance significative. Ce n’est qu’avec l’intervention militaire française (opération Serval) et les pressions diplomatiques algériennes que l’effondrement de l’État malien a été stoppé. La force brute, sans solution politique, ne produit que des cycles de violence.

    À ceux qui croient encore à une solution purement militaire : le rapport de forces n’est pas une donnée figée. Il se construit dans la durée, sur des paramètres multiples : politiques, diplomatiques, démographiques, économiques, médiatiques, qui ne sont le monopole d’aucun acteur. L’histoire récente du Sahel montre que les victoires militaires sans règlement politique ne font que déplacer les crises.

    À ceux qui pensent que la France soutient l’Azawad : si Paris avait réellement soutenu l’Azawad, même 2012, ce dernier serait probablement dans une autre réalité aujourd’hui. C’est précisément l’inverse qui s’est produit : la France est intervenue militairement pour sauver l’État malien de l’effondrement. La France a ses intérêts dans la région. Ils ont historiquement plaidé pour la stabilité des États, non pour le démembrement des systèmes qu’elle a, elle-même créés.

    À ceux qui considèrent Modibo Keïta comme un héros national sans réserve : savent-ils qu’il est responsable de la répression sanglante de la rébellion touarègue des années 1960, au cours de laquelle des centaines, voire des milliers de civils de l’Azawad ont été massacrés ? Savent-ils que l’État malien n’a, à ce jour, ni reconnu ces crimes, ni condamné un seul responsable politique ou militaire pour les exactions commises depuis soixante ans contre les populations de l’Azawad pourtant largement documentées ?

    À ceux qui pointent la présence de cadres touaregs au sein des institutions maliennes comme preuve d’intégration : toutes les luttes d’émancipation dans l’histoire ont connu des collaborateurs, des ralliés ou des traîtres issus du peuple concerné. Leur existence n’invalide pas la légitimité de la revendication collective, elle en est même, souvent, l’une des complexités inhérentes.

    À ceux qui croient délégitimer les aspirations touarègues en assimilant le nomadisme à une absence de lien territorial : Qu’ils s’interrogent d’abord sur la réalité politique du Sahel et du Sahara central à l’aube de la colonisation. Ils découvriront des structures de gouvernance sophistiquées, des confédérations politiques aux compétences territoriales bien délimitées, et des communautés entretenant avec leurs espaces pastoraux des rapports d’une profondeur et d’une continuité que le sédentarisme ne saurait revendiquer en monopole. Confondre mobilité et absence d’ancrage, c’est plaquer sur des sociétés sahariennes une conception sédentaro-centrée du territoire, conception elle-même historiquement située, et non universelle.

    À ceux qui pensent que les Touaregs « ont la guerre dans le sang » : tout être humain aspire à vivre en paix, en sécurité et en dignité sur la terre de ses ancêtres. Si des hommes et des femmes prennent les armes génération après génération, c’est qu’ils n’ont trouvé d’autre voie pour défendre ce droit fondamental. La résistance n’est pas un trait de caractère, c’est une réponse à l’injustice. Il se trouve que les conditions d’existence et un environnement façonné par des siècles de mobilité et de survie ont développé chez les Touaregs, comme chez d’autres peuples du Sahara-Sahel, une culture guerrière et un rapport aux armes qui leur permet aujourd’hui de tenir tête, avec peu de moyens, aux armées régulières des États centraux.

    À ceux qui militent sincèrement pour la paix et la stabilité du Sahel central : une question s’impose avant toute chose : avez-vous fait de la justice, du respect de la vie et des droits des communautés le socle véritable de votre engagement ? Car sans cet ancrage fondamental, le combat le plus noble se réduit à une rhétorique creuse, un catalogue de slogans qui reste sans prise sur les réalités du terrain. La paix ne se décrète pas. Elle se construit, patiemment, sur des fondations que sont la dignité reconnue, la justice rendue et la confiance restaurée entre les citoyens et leurs communautés.

    Abdoulahi Attayoub 08 mai 2026

  • Lettre d’un cadre Touareg à un cadre Peulh

    Monsieur Ali Nouhoum Diallo, coordinateur des associations Pulaaku, Bamako, Mali

    Mon nom est Habaye ag Mohamed Ansari, natif de Farach dans le cercle de Goundam. Rien que par le radical« ag » vous imaginez que je suis Ou-tamashaq. Je le souligne pour indiquer que je vous écris à titre personnel même si cela n’est pas dans ma culture de me présenter sous mon appartenance communautaire.

    Je n’ai jamais été fonctionnaire malien, je n’ai jamais travaillé au Mali et j’ai étudié à mes propres frais. Je n’ai jamais bénéficié des intégrations, ni des perdiems dans le cadre des comités, commissions, instances issues des différents accords. Donc, je suis libre, et de l’Etat malien, et des factions et groupuscules azawadiens, et des tribus et des ethnies !

    Apres mes cordiales salutations, je vous prie de trouver ci-après quelques commentaires que m’inspire votre mémorandum en date du 19 aout 2016.

    Activiste depuis le lycée (Sevaré), j’ai été membre du comité exécutif clandestin de l’UNEEM (ENA Bamako), début des années 80, les injustices et les iniquités que vous dénoncez désormais m’ont conduit très tôt et très jeune à passer du militantisme corporatiste à l’activisme politique. Je confirme ce que vous dites toujours : je suis activiste azawadien et je me battrai jusqu’au bout pour une solution juste et équitable du conflit azawadien… Vous voyez, Mr Diallo, c’est le même groupe de mots que nous utilisons tous, sauf que pour nous, cela fait très longtemps sans que personne ne nous ait entendu… tellement dur !

    J’assume, dans la douleur et les affres de l’exil (près de 25 ans), depuis de nombreuses années, la coordination de l’association des refugiés et victimes des répressions de l’azawad (ARVRA) qui vous déjà subi à Bruxelles en 94 dans le cadre de l’audition sur la question touarègue organisée par le parlement européen ainsi qu’à l’occasion de la session UE – ACP organisée à Dakar de la même année. Je suis également Président de la coordination des Cadres de l’Azawad (CCA) qui réunit des cadres touaregs, arabes, peuls et songhaïs mais qui est ignorée par Bamako, la médiation, la communauté internationale dans le règlement du conflit. Ce qui peut arriver à votre coordination si vos positions sont porteuses d’une vision différente de celles de Bamako et de certains cercles et intérêts y compris au sein de votre coordination.

    Oui, il faut le rappeler, des hommes comme vous, qu’il soit militaire ou politique ont toujours contribué sous le prétexte de patriotisme à déconstruire la République et à démanteler les esquisses d’une construction nationale. Leur incapacité culturelle à comprendre l’autre, qui est frère, qui est concitoyen s’est posée comme une barrière permanente infranchissable pour la caravane de l’unité nationale éparpillant les semences d’une nation. Mr Diallo, Vous aurez contre vous, certains de vos frères, qui mangent au râtelier de la république, comme vous hier, Mr Diallo, quand vous étiez au perchoir de la représentation nationale.
    Nous nous y sommes frottés, par excès de zèle, ceux d’entre nous qui vivent du système nous combattent souvent avec plus de détermination que l’Etat ou son armée.
    Vous allez faire un douloureux apprentissage mais je demeure convaincu et connaissant l’entêtement et l’endurance Pulaaku, je ne me fais aucun souci. Votre ennemi sera le temps et votre capacité à vous inscrire dans la durée.

    Mr Diallo et cher frère, les touaregs et les arabes de l’azawad n’ont pas oublié vos déclarations haineuses, irresponsables dénotant un taux hyper élevé d’inimitié à l’occasion des massacres et des pogroms dont ils ont été victimes dans les années 90 alors même que vous étiez la seconde personnalité de l’Etat malien, c’est à dire, Président de l’Assemblée Nationale. Vous avez été d’une violence rarement inégalée contre cette communauté par les propos officieux ou officiels d’un homme politique ou militaire malien à cette époque.

    Mais les touaregs et les arabes savent pardonner et vous pardonnent surtout lorsqu’à présent vous vous élevez contre des injustices et des actes ignobles qui touchent votre communauté. Nous ne pouvons pas, nous n’avons pas le droit de ne pas vous pardonnez sur la base de votre courage, de votre compassion à l’endroit d’hommes et de femmes, d’enfants et de vieux souffrant en raison de la seule couleur de leur peau, de leur langue et de l’appellation de leur communauté.

    Chers signataires Pulaaku, les touaregs et les arabes ont toujours dénoncés et compatis aux souffrances de leurs frères peuls, notamment, ceux que la politique assimilationniste mandingue n’a pas phagocyté. Mais quand nous dénoncions ces faits dramatiques les cadres peuls de Bamako pensaient que c’était une manière d’amplifier notre propre souffrance qu’ils ignoraient, méprisaient et niaient littéralement dans la plus grande vulgarité.

    Depuis Janvier 2016, c’est par dizaines de familles que les touaregs et arabes du camp de M’béra en Mauritanie accueillaient dans la douleur et la compassion leurs frères peuls fuyant les massacres aveugles de l’armée nationale, républicaine que Mr Aly Nouhoum Diallo félicitait, encensait dans les années 90 chaque fois qu’elle massacrait d’innocents touaregs et arabes.

    Aujourd’hui, Mr Diallo et les ex apparatchiks peuls maliens découvrent la nécessité de la justice et de l’équité pour la communauté peule qui subit les balles de l’armée des soudards maliens qui ont pourtant bénéficié des formations ciblées, de l’équipement et du soutien de EUTM (Union Européenne), de la protection de la Force Barkhane et du soutien logique des Nations Unies.

    Nous nous associons au cri de douleur des cadres peuls parce que personne ne doit mourir par les balles de l’armée de son pays.
    Nous compatissons à la douleur de ces cadres qui dénoncent des horreurs dont sont victimes des femmes et des enfants, souvent des vieux parce que simplement ils sont peuls et injustement associés à un groupe obscur auquel ne les rattache rien que les mots « peul » et « macina » tout comme cela est le cas pour les communautés touaregs et maures de l’azawad.

    Nous partageons les appels des cadres peuls pour que cessent de tels actes ignobles de la part d’un Etat qui a l’attention de la communauté internationale (matérielle, financière, politique).

    Nous invitons les cadres peuls à aller au-delà de calculs personnels ou de groupes et à poser les vrais problèmes des populations peules, en particulier, nomades qui ne se limitent pas à leur intégration dans les forces armées, dans les comités de ceci ou cela, mais dans une prise en compte réelle de leurs aspirations. Les peuls ont tout eu en terme d’intégration mais cela n’a rien changé dans les conditions miséreuses des populations majoritaires peules du delta central du Niger, du gourma et du Thioky…

    « Mieux vaut tard que jamais », les cadres peuls se réveillent, ouvrent les yeux, demandent justice et équité pour les leurs. Nous ne pouvons que les féliciter et les y engager parce que nous avons espoir que désormais, ils élargiraient leurs combats à l’ensemble de ceux qui subissent injustice et iniquité au Mali.

    Les cadres peuls ont damé le pion à leurs frères touaregs, maures et songhaïs de Bamako qui nient et noient leur négation dans un panier à crabes qu’ils appellent COREN…qui n’apporte rien ni aux communautés du nord, ni à l’Etat malien en terme de construction ou de reconstruction de la cohésion sociale

    Nous osons espérer, que la démarche des cadres peuls ne se limitera pas à animer des séances de sensibilisation qui oblitéraient les droits des victimes, tronquerait le traitement de fond du problème peul et in fine disperser le troupeau de vaches dans les bourgoutières du delta central.

    Il y a donc espoir d’une réflexion globale des cadres du nord, du sud, d’est et d’ouest sur ce qu’est le Mali aujourd’hui et quel Mali pour demain !

    Nous y sommes ouverts et y contribuerons avec conviction et détermination.

    Nouakchott, le 13 septembre 2016
    Signé Habaye Ansari.
    Kassim TraoréAlmou Ag MohamedFahad AlmahmoudAlhassane AssadeckEglass Ouffene

  • Mali : la tentation génocidaire

    ODTE (Organisation de la Diaspora Touarègue en Europe)

    Touaregs.europe@gmail.com

    Communiqué de presse

    L’ODTE A POUR OBJET LA PROMOTION DE LA CULTURE TOUARÈGUE, LA DÉFENSE DES DROITS ET INTÉRÊTS DU PEUPLE TOUAREG. SON SIÈGE EST À LYON, EN France.

    Devant la multiplication des exécutions extrajudiciaires, des enlèvements et des pillages commis par l’armée malienne sur des populations de l’Azawad, notamment touarègues, maures et peules, l’ODTE exprime sa plus vive préoccupation et s’étonne du silence qu’adopte sur ce sujet très douloureux, la communauté internationale.

    En effet, depuis le retour de l’armée malienne dans l’Azawad à la faveur de l’intervention française, des faits très graves ont été régulièrement dénoncés par les organisations internationales de défense des droits de l’homme.

    Des éléments irréfutables existent et mettent en cause non seulement l’armée malienne, mais aussi la hiérarchie politique actuelle. En effet des témoignages existent sur les méthodes et le mode opératoire de ces exactions dont les victimes sont essentiellement des pauvres gens qui se croyaient à l’abri dans les brousses reculées de l’Azawad. Ces faits ne sauraient été mis au compte de quelques militaires zélés qui échapperaient au contrôle de leur hiérarchie.

    L’Organisation de la Diaspora touarègue en Europe interpelle la France sur sa responsabilité à l’égard des populations civiles, notamment touarègues, maures et peules, qu’elle a, de fait, livrées à la vindicte de l’armée malienne. C’est, en effet, l’armée française qui a permis aux militaires maliens de revenir dans les régions de l’Azawad, où ils commettent violences et atrocités contre des populations civiles totalement désarmées.  

    La timidité de la réprobation exprimée par la France tranche avec sa volonté affichée de pousser à une réconciliation entre l’Etat malien et les communautés de l’Azawad.

    L’ODTE met en garde contre le risque accru de militarisation des communautés qui pourraient être tentées d’exercer leur légitime défense.

    L’ODTE appelle les représentants de la communauté internationale à déterminer les responsabilités des exactions commises et à mettre un terme au plus vite à l’impunité dont jouit l’Etat malien depuis des décennies. Elle demande aux juridictions internationales compétentes, notamment la CPI, de se donner les moyens de rendre justice aux victimes des massacres perpétrés contre elles par des armées et milices ethniques animées par une tentation génocidaire de plus en plus fragrante.

    ODTE (Organisation de la Diaspora Touarègue en Europe).

    Lyon, le 25 mars 2013