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  • Niger : la Refondation à l’épreuve de ses propres fractures

    Niger : la Refondation à l’épreuve de ses propres fractures

    Pour une rectification partagée, condition d’un apaisement durable des tensions

    Trois années se sont écoulées depuis la déposition du régime civil de Mohamed Bazoum. Le Niger se trouve aujourd’hui à un moment charnière de sa transition. Les autorités issues du coup d’État du 26 juillet 2023 ont eu le temps d’engager les réformes qu’elles annonçaient alors. Le moment paraît venu d’en dresser un bilan lucide, non pour instruire un procès, mais pour ouvrir la voie à une rectification utile au pays.

    Un bilan qui appelle à la lucidité

    Les motifs invoqués à l’époque pour justifier la rupture institutionnelle étaient connus : insécurité croissante, défaillances de gouvernance, nécessité de refonder l’action publique. Force est de constater qu’aucun de ces défis n’a, à ce jour, trouvé de réponse pleinement satisfaisante. L’insécurité demeure préoccupante dans plusieurs régions du pays. Les pratiques clientélistes n’ont pas disparu de l’exercice du pouvoir. La lutte contre la corruption peine à produire des résultats tangibles, et de nombreux dossiers en instance attendent toujours d’être traités. Sur la scène internationale, en revanche, le pays semble progressivement s’écarter des postures les plus tranchées qui avaient marqué les premiers mois de la transition, évolution qui mérite d’être saluée et confortée.

    Ce constat n’a pas vocation à minimiser la complexité de la tâche entreprise par les autorités actuelles. Gouverner un pays confronté à une crise sécuritaire régionale, à des attentes sociales fortes et à un contexte international mouvant n’est aisé pour personne. C’est précisément parce que la tâche est difficile qu’un temps de lucidité partagée paraît nécessaire.

    Une transition fragilisée par la tentative de coup d’État du 29 août 2026

    Ce moment de lucidité s’impose avec d’autant plus de force que la tentative de coup d’État du 29 août 2026 semble avoir fait des dégâts considérables dont il ne sera pas aisé, pour le pouvoir du général Tiani, de se relever. La nature de la riposte opposée à la puissance de feu des mutins ne passe pas auprès d’une partie importante de l’appareil sécuritaire, notamment des forces spéciales. La ligne de fracture n’est d’ailleurs plus nécessairement circonscrite à un affrontement entre la garde présidentielle et les forces spéciales ; elle pourrait traverser l’ensemble de l’institution militaire, qui donne des signes d’avoir perdu confiance dans certains pans de sa hiérarchie. Le général Tiani sort affaibli de cet épisode, y compris parce que certains lui reprochent de consacrer l’essentiel des moyens matériels de l’État à sa protection personnelle.

    La décision de faire participer des mercenaires russes à ce qui demeure, pour l’essentiel, un conflit interne aux forces de défense et de sécurité constitue à cet égard un acte irréfléchi et désespéré, qui s’apparente à un sauvetage in extremis et qui ne sera pas sans conséquences pour la cohésion de ces forces. Plusieurs dizaines de soldats nigériens auraient ainsi été tués par des drones kamikazes russes à la base 101 de l’aéroport international Diori Hamani de Niamey. On ne se trouve plus là dans le registre de la lutte antiterroriste, mais bien devant un usage personnel des moyens de l’État pour faire intervenir une force étrangère dans un conflit entre Nigériens, ce qui interroge sur le devenir du discours souverainiste qui rejetait hier encore toute présence de forces étrangères sur le sol national.

    Si la fracture se manifeste jusqu’au sein de l’armée, on peut aisément imaginer qu’elle traverse également les autres couches de la société. Les accusations portées sur une supposée main étrangère, à cet égard, ne suffiront pas à masquer cette réalité intérieure.

    Le général Tiani devra prendre conscience que le CNSP a fait fausse route le jour où il a décidé d’épouser l’aventure populiste, et à l’évidence contre-productive, du défunt général Sadio Camara du Mali. On observe d’ailleurs l’abandon progressif de cette voie par le général Goïta lui-même, qui semble aujourd’hui chercher à remettre son pays sur d’autres rails. Il est encore possible, pour le Niger, de rattraper ce mouvement en reprenant contact avec le peuple et en précisant à nouveau l’étendue des partenariats noués avec les acteurs internationaux qui se pressent aujourd’hui au chevet du régime de la Refondation. Le risque, à défaut, est grand de se retrouver pris en étau entre des contradictions que le pays n’aura bientôt plus les moyens de maîtriser souverainement.

    Les dangers d’une rhétorique de la division

    C’est pour faire face à cette situation qu’une réelle rectification de la Refondation paraît aujourd’hui urgente et incontournable. Les discours qui consistent à répartir les Nigériens entre patriotes et apatrides sont, à cet égard, profondément dangereux et contribuent à la division du pays. Ceux qui poussent le CNSP dans cette voie concourent en réalité à sa perte et risquent de plonger le Niger dans un chaos qui les dépassera, et dont le pouvoir actuel ne sortirait pas indemne. La rhétorique qui présenterait toute opposition au pouvoir en place comme un acte antinational ne trompe d’ailleurs personne : les intérêts fondamentaux du pays ne sauraient se confondre exclusivement avec ceux d’un régime politique, même si celui-ci avait accédé au pouvoir à la suite d’élections.

    Le CNSP gagnerait ainsi à abréger la période de transition, car il ne saurait se prévaloir d’une légitimité et d’une légalité qu’il refuserait, le cas échéant, à un autre groupe de militaires venant à son tour lui ravir le pouvoir. Il convient par conséquent de créer les conditions d’une nouvelle page de la refondation nationale, en acceptant l’ouverture d’un débat public susceptible de nourrir la réflexion des institutions chargées de mettre en place une nouvelle République. L’expérience a démontré qu’un régime ne saurait durablement se maintenir par la seule force, ni par des slogans populistes relayés par des agitateurs dont l’action vise exclusivement à préserver des privilèges individuels.

    Une unité nationale qui reste à construire

    On entend aujourd’hui, de toutes parts, des appels à l’unité et à la cohésion nationales. Ce sont là des objectifs que nul ne saurait contester. Il serait toutefois utile que ces appels s’accompagnent d’une réflexion plus explicite sur les conditions concrètes de leur réalisation. L’unité nationale ne se décrète pas ; elle se construit par la reconnaissance de la diversité des perceptions et des attentes qui traversent la société nigérienne.

    De même, si les difficultés extérieures, qu’il s’agisse de pressions régionales ou d’ingérences supposées ou avérées, jouent un rôle réel dans la situation actuelle, elles ne sauraient à elles seules expliquer l’ensemble des blocages internes. Une part du chemin vers la stabilité passe nécessairement par un travail sur les ressorts internes de la gouvernance. Les accusations récurrentes, étalées de manière inhabituelle sur la place publique, contre un certain nombre de pays étrangers et contre certains Nigériens présentés comme des ennemis de l’intérieur, révèlent surtout une fragilité du pouvoir actuel. En faisant une fixation excessive sur l’étranger et sur des oppositions supposées à l’intérieur, le CNSP laisse entrevoir une difficulté à affronter la complexité du pouvoir et ne semble pas prendre la pleine mesure de l’état réel du pays.

    Sortir des postures pour affronter le réel

    Il faut savoir tirer les conséquences de ce que chacun s’accorde à reconnaître : les puissances internationales se disputent en Afrique l’accès aux richesses minières et autres, et chaque pays défend d’abord ses propres intérêts. Une fois ce constat posé, la question devient celle des moyens de faire face à cette situation et de sortir des lamentations qui prévalent actuellement au Sahel. Il y a une certaine immaturité politique à s’offusquer que la France, les États-Unis, la Chine ou la Russie viennent y chercher les leurs.

    Que font les dirigeants sahéliens pour mettre leurs pays en ordre de bataille afin de mieux tirer profit de leurs propres richesses ? Comment comptent-ils créer les conditions d’unité et de cohésion nationales, incontournables pour espérer obtenir la moindre concession significative dans le jeu économique mondial ? Ce n’est certainement pas en bombant le torse, ni en tenant un discours guerrier qui n’est adossé à aucune force de dissuasion réelle, que ces conditions seront réunies. Des pays qui figurent encore en queue des classements mondiaux de développement humain ne peuvent raisonnablement se mesurer à des puissances capables d’anéantir leurs capacités militaires en quelques minutes. Le droit international, qui a longtemps servi de semblant de protection à cet égard, semble avoir cédé devant la prédominance de la force comme principe régulateur des relations internationales.

    Il convient, en outre, de ne pas se bercer d’illusions : les acteurs qui interviennent au Sahel le font davantage les uns par rapport aux autres que pour soutenir tel ou tel régime en particulier. Si celui-ci n’a plus la capacité d’assurer un minimum d’unité et de stabilité autour de son pouvoir, les puissances qui le soutiennent aujourd’hui pourraient bien l’abandonner demain, pour chercher ou fabriquer d’autres points d’appui à leurs intérêts.

    Une occasion à saisir plutôt qu’une menace à conjurer

    Il y a là, précisément, une occasion à saisir plutôt qu’une menace à conjurer. Plutôt que d’envisager la suite du processus de refondation sous l’angle de la fermeté ou du rapport de force, il serait sans doute plus fécond d’ouvrir un espace de dialogue permettant d’associer davantage de forces vives du pays à la définition de son avenir institutionnel. C’est dans cet esprit que peut être esquissé, à titre de contribution, un schéma de rectification en quatre volets non exhaustifs.

    La mise en place d’un Conseil de sages, réunissant une trentaine de personnalités dont l’autorité morale ferait consensus (anciens chefs de l’État, anciens Premiers ministres, anciens présidents de l’Assemblée nationale, officiers supérieurs à la retraite, chefs traditionnels représentatifs de l’ensemble des communautés et des territoires, intellectuels reconnus pour leur esprit patriotique et non partisan), permettrait de doter la refondation d’un organe consultatif de haute tenue, chargé de donner un avis éclairé sur les orientations à venir et sur l’architecture des futures institutions de l’État.

    Une réforme du Conseil consultatif de la refondation, appelé à devenir un véritable Conseil national de la Refondation exerçant un rôle législatif assumé, permettrait d’en élargir la représentativité en veillant à mobiliser, au-delà de toute logique de proximité, l’ensemble des compétences disponibles à travers le pays pour préparer les textes fondateurs des nouvelles institutions.

    Un ajustement de l’équipe gouvernementale, recentré sur le seul service du pays et de son avenir, contribuerait à donner corps à cette dynamique de rectification et à renforcer la crédibilité de l’action publique aux yeux des citoyens.

    Enfin, l’établissement d’un calendrier réaliste de retour à une vie politique pluraliste, tirant les leçons des expériences accumulées depuis la conférence nationale de 1991, offrirait au pays une perspective claire et rassurante, condition indispensable pour mobiliser durablement l’adhésion populaire.

    Conclusion

    Ces quatre propositions ne prétendent pas épuiser le sujet. Elles visent modestement à nourrir une réflexion collective sur les voies possibles d’une sortie de crise apaisée, fondée sur le dialogue et l’inclusion plutôt que sur l’affrontement. Le Niger a traversé, au cours de son histoire récente, suffisamment d’épreuves pour que ses dirigeants, quels qu’ils soient, aient intérêt à privilégier une méthode qui rassemble plutôt qu’une méthode qui divise. C’est tout le sens de cette contribution.

    Abdoulahi ATTAYOUB

    Consultant,

    Lyon (France) 10 septembre 2026

  • Niger : sortir de la crise par le haut, pas par la purge

    Niger : sortir de la crise par le haut, pas par la purge

    Trois ans après le coup de force, l’heure du bilan

    Le 26 juillet 2023, le général Abdourahamane Tiani, alors commandant de la garde présidentielle, prenait la tête des militaires qui mettaient fin au mandat du président Mohamed Bazoum. Le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), qui revendiquait ce coup d’État, s’engageait dans un processus de « refondation » censé restaurer la souveraineté nationale et purger la vie politique des travers qui la gangrenaient depuis la Conférence nationale de 1991.

    Ce discours trouvait un écho réel dans un pays lassé du clientélisme et de l’affairisme érigés en mode de gouvernance. Les Nigériens avaient des raisons légitimes d’espérer un sursaut fondé sur la justice et le respect de la volonté populaire.

    Trois ans plus tard, ce cap tarde à se dessiner clairement.

    Une refondation qui reproduit les travers qu’elle dénonçait

    Les instances censées porter le changement souffrent des mêmes maux que les régimes précédents. Le Conseil consultatif de la refondation (CCR), qui aurait pu incarner une représentation nationale renouvelée, a été constitué sur des critères contestables, où la volonté populaire n’a pas toujours pesé autant qu’elle aurait dû pour asseoir sa légitimité.

    Il en va de même pour la nomination des gouverneurs, préfets et administrateurs délégués : la compétence, pourtant disponible dans le pays, a trop souvent cédé le pas à la logique de récompense des soutiens, donnant corps, au sens propre, à l’expression de « pouvoir militaire ».

    Résultat : la refondation de l’État avance lentement, l’amélioration des conditions de vie tarde, et l’insécurité continue de progresser sur le territoire sans que les réponses apportées ne rassurent durablement.

    La tentative de coup d’État du 29 août 2026 : un signal qu’on ne peut plus ignorer

    Les événements du 29 août 2026 sont venus rappeler, avec une gravité particulière, la fragilité du pouvoir actuel. Cette tentative de coup d’État a confirmé ce que beaucoup d’observateurs redoutaient : l’unité et la cohésion de l’appareil militaire autour du général Tiani ne vont plus de soi.

    Le recours à l’appui russe pour rétablir l’ordre soulève une double difficulté. D’une part, il fragilise la revendication souverainiste d’un pouvoir dont le discours repose largement sur le rejet de toute présence militaire étrangère, au point d’en réclamer le retrait jusque chez certains voisins. D’autre part, faire intervenir une force étrangère dans un conflit interne à l’armée ouvre une brèche dangereuse : elle installe un précédent où toute ingérence extérieure pourrait demain se présenter aux côtés de n’importe quel autre acteur politico-militaire actif sur le territoire national.

    Plus fondamentalement, cet épisode interroge le monopole de la violence légitime lui-même. Ce monopole ne se maintient que s’il est exercé avec justice ; dès lors qu’il est perçu comme instrumentalisé au service d’intérêts particuliers, sa légitimité s’érode et avec elle, la cohésion qu’il est censé garantir.

    Tirer les leçons sans céder à la fuite en avant

    Le risque, à présent, est de répondre à la crise par une purge indiscriminée. Une telle réaction, loin de consolider le pouvoir, approfondirait les fractures internes et pourrait faire basculer le pays dans un chaos difficile à maîtriser.

    La voie la plus sûre reste celle d’une unité nationale assumée, construite sur un respect réel des équilibres qui fondent la stabilité du pays. Concrètement, cela suppose :

    • Un réaménagement du commandement administratif, fondé sur la compétence plutôt que sur l’allégeance.

    • La création d’un Haut conseil des sages auprès du chef de l’État, composé de personnalités dont la légitimité fait consensus, avec une représentation réelle des populations et des territoires.

    • Une refonte du CCR pour en faire un organe véritablement représentatif, à défaut d’être élu, qu’il puisse au moins se prévaloir d’une légitimité sociale et territoriale reconnue.

    • Un ajustement gouvernemental, signal tangible d’une volonté de rectification et d’une meilleure prise en compte des réalités du pays.

    • Un calendrier réaliste de retour à l’ordre constitutionnel, où chaque étape aura été consolidée dans son rôle de jalon vers une vie politique pluraliste et apaisée.

    Trois ans après juillet 2023, le Niger se trouve à un carrefour. La tentative de coup d’État du 29 août n’est pas seulement une alerte sécuritaire : c’est l’occasion, encore ouverte, de corriger une trajectoire avant qu’elle ne se referme.

    Abdoulahi ATTAYOUB,

    Consultant

    Lyon (France) 31 août 2026

  • Niger-refondation : la souveraineté commence à l’intérieur

    Niger-refondation : la souveraineté commence à l’intérieur

    Pour être utiles et contribuer véritablement à faire avancer nos débats sur la situation du Niger et du Sahel en général, ceux-ci devraient partir d’une réalité incontournable : la recomposition en cours des systèmes de gouvernance politique comporte plusieurs volets étroitement imbriqués, qu’il serait vain, et même contre-productif, de vouloir traiter isolément.

    Souveraineté, légitimité et rapport aux territoires ne sont pas trois chantiers distincts que l’on pourrait aborder l’un après l’autre : ce sont les trois faces d’un même processus, et c’est précisément leur articulation, ou son absence, qui déterminera l’issue de la refondation engagée.

    Au Niger, cette refondation ne saurait être effective que si elle procède réellement d’un consensus national autour des éléments constitutifs du projet de société que nous portons collectivement. Le CNSP affiche une volonté de rupture totale avec tout ce qui a pu constituer un frein au développement du pays. L’intention est louable, mais elle exige au préalable une introspection nationale approfondie, avant même de se tourner vers l’extérieur : on ne refonde pas un pays en réglant d’abord ses comptes avec l’extérieur, on le refonde en réglant d’abord ses propres contradictions internes. L’emballement idéologique, lorsqu’il fait abstraction des pesanteurs du réel, risque de conduire à l’impasse et de causer plus de dégâts que de bénéfices escomptés, car un discours de rupture qui ne s’accompagne pas d’une capacité réelle à agir sur le réel finit toujours par se retourner contre ceux qui le portent.

    Sur la souveraineté

    C’est là que la question de la souveraineté doit être reposée en des termes concrets : non comme un slogan, mais comme l’affirmation démontrée de la capacité du pays à définir pragmatiquement ses choix stratégiques en matière de relations internationales. Trop souvent, le débat sur la souveraineté se réduit à une posture rhétorique, à un affichage destiné à galvaniser l’opinion, sans que soient précisés les instruments concrets par lesquels cette souveraineté doit s’exercer : maîtrise des ressources stratégiques, diversification réelle des partenariats économiques et sécuritaires, renforcement des capacités administratives et militaires nationales, construction d’une diplomatie régionale capable de peser dans les négociations. La souveraineté ne se décrète pas par la seule dénonciation d’un partenaire au profit d’un autre ; elle se construit patiemment, par l’accumulation de capacités propres qui réduisent la dépendance, quelle qu’en soit la direction. Une souveraineté proclamée mais non instrumentée n’est qu’une souveraineté de façade, et c’est précisément ce piège que le pays doit éviter.

    Le Niger est libre de choisir ses partenaires et de négocier les termes de ses partenariats, à condition toutefois que ce choix procède d’une évaluation rationnelle des intérêts nationaux à long terme, et non d’une simple inversion des alliances qui remplacerait une dépendance par une autre, sous couvert d’un discours de rupture. Il n’y a nul besoin de ressasser indéfiniment les ressentiments liés au comportement de tel ou tel pays : dans ce monde, chaque acteur défend ses intérêts et mobilise les moyens dont il dispose pour y parvenir, qu’il s’agisse de puissances occidentales, de puissances émergentes, ou de nouveaux partenaires présentés comme salvateurs. Il n’y a là rien qui doive nous surprendre, ni rien qui doive nous détourner de l’essentiel : la vraie question n’est pas de savoir qui nous exploite, mais quelle capacité nous nous donnons collectivement pour négocier en position de force et pour faire respecter nos propres intérêts, quel que soit l’interlocuteur. Une diplomatie mature se juge à sa capacité à défendre des intérêts, non à désigner des coupables.

    Sur la légitimité populaire

    Or cette capacité à négocier en position de force suppose un préalable que l’on oublie trop souvent : aucune autorité ne peut porter durablement un projet de souveraineté si elle n’est pas elle-même solidement légitimée à l’intérieur. Le véritable défi qui se présente au CNSP est donc de sortir de cette posture défensive qui engendre une crispation inutile dans la gestion des affaires publiques. Une telle posture, si elle se prolonge, risque de transformer un moment de rupture porteur d’espoir en une simple reconduction autoritaire des travers du système qu’elle prétend combattre. Il doit comprendre qu’une autorité ne peut réformer en profondeur que si elle s’enracine dans la légitimité populaire, une légitimité qui ne se confond ni avec l’adhésion médiatique de circonstance, ni avec le silence contraint que peut imposer un contexte sécuritaire ou institutionnel donné.

    Or, cette légitimité, en Afrique plus qu’ailleurs, ne se conçoit que fondée sur le respect et l’association effective des référents socioculturels du pays : autorités coutumières et religieuses, structures communautaires, mécanismes traditionnels de médiation et de régulation sociale, qui continuent d’organiser le quotidien de la majorité des populations bien plus efficacement, dans bien des régions, que les institutions héritées de l’État postcolonial. Ignorer ces référents, ou les instrumentaliser sans les associer réellement aux décisions qui engagent l’avenir du pays, revient à bâtir sur du sable une refondation qui se veut pourtant durable.

    Le respect des communautés et des territoires devrait donc constituer le point de départ premier de toute refondation nationale, non un supplément d’âme apporté après coup pour légitimer des décisions déjà prises au sommet, mais un principe structurant dès la conception des réformes. À défaut, on se contenterait de retoucher superficiellement un système postcolonial qui continue de brider les énergies vives et d’empêcher l’épanouissement des populations : centralisation excessive du pouvoir, marginalisation de certaines composantes de la société, confiscation de la décision par une élite autocentrée et coupée des réalités locales. Un simple ravalement de façade, sans transformation réelle des rapports de pouvoir hérités, ni de la relation entre l’État et les territoires qui le composent.

    Une leçon qui dépasse le seul Niger

    Cette articulation entre souveraineté extérieure et légitimité intérieure n’est pas propre au Niger : elle éclaire, plus largement, la trajectoire de l’ensemble des pays du Sahel engagés dans des processus similaires de rupture avec l’ordre ancien. Un pays commence toujours par se construire en interne avant de pouvoir espérer inspirer le respect à l’extérieur. C’est une loi presque universelle des relations internationales : les prédateurs extérieurs, de tous bords, s’appuient rarement sur une force qui leur serait propre ; ils s’appuient sur des fragilités internes — fractures sociales, défiance entre l’État et les communautés, gouvernance défaillante, trop souvent négligées par paresse intellectuelle ou par égoïsme communautaire.

    C’est pourquoi les slogans souverainistes, aussi mobilisateurs soient-ils dans l’instant, n’iront nulle part tant qu’ils ne seront pas compris, appropriés et portés par l’ensemble des citoyens, dans leur diversité territoriale et sociologique. Or, tout se passe aujourd’hui, ici comme ailleurs dans la région, comme si la volonté du peuple se résumait à l’activisme de quelques voix qui s’expriment bruyamment dans les capitales, au point d’étouffer toute autre forme d’expression nationale, celle des régions, des communautés rurales, des acteurs traditionnels, dont l’adhésion est pourtant la condition même de la réussite du projet. Tant que cette équation ne sera pas résolue, la souveraineté proclamée restera fragile, et la refondation, inachevée.

    Abdoulahi ATTAYOUB
    Consultant
    Lyon (France) 21 juillet 2026

  • Niger : Azawad-Mali, la neutralité comme impératif politique

    Niger : Azawad-Mali, la neutralité comme impératif politique

    À défaut de pouvoir jouer un rôle de médiateur, la sagesse commande au Niger de se tenir résolument à l’écart du conflit qui oppose Bamako à l’Azawad. Ce n’est pas seulement une option diplomatique parmi d’autres : c’est une condition cruciale pour la cohésion interne du Niger lui-même.

    Un conflit plus vieux que l’État malien lui-même

    Le conflit qui embrase aujourd’hui le nord du Mali n’a rien d’une crise conjoncturelle. Ses racines plongent dans la première rébellion touarègue de 1916-1917, se sont approfondies lors des soulèvements de 1962-1964 et de 1990-1996, et ont ressurgi avec la proclamation de l’indépendance de l’Azawad en 2012. Chaque cycle a suivi le même schéma : un État central qui répond par la force à une revendication politique, un accord de paix signé sous contrainte, comme les Accords d’Alger de 2015, puis un accord qui s’enlise faute de mise en œuvre réelle. L’offensive coordonnée du 25 avril 2026, menée conjointement par le Front de libération de l’Azawad et le JNIM contre Bamako, Kati, Kidal, Gao, Sévaré et Mopti, n’est donc pas un événement isolé : c’est la réapparition, sous une forme plus violente, d’une question jamais réglée, celle du statut politique des populations du Nord et de leur place dans l’architecture de l’État malien. S’imaginer que le Niger puisse s’immiscer dans un tel contentieux sans en subir le contrecoup relève de l’aveuglement. Ce que Bamako combat sous l’étiquette du terrorisme est aussi, en profondeur, une question de reconnaissance politique et territoriale. Une question que le Niger connaît intimement, pour l’avoir lui-même affrontée lors de ses propres rébellions.

    Une communauté transfrontalière, un risque de contagion directe

    C’est là que le danger devient concret. Les communautés combattues dans l’Azawad ne sont pas circonscrites aux frontières maliennes : Elles sont réparties entre le Mali, le Niger, l’Algérie, le Burkina Faso et la Libye. Une guerre menée contre l’Azawad n’est donc jamais une guerre strictement malienne : elle traverse les frontières héritées de la colonisation et vient percuter directement l’équilibre communautaire nigérien.

    S’engager militairement aux côtés de Bamako reviendrait, pour Niamey, à importer chez lui les lignes de fracture d’un conflit qui n’est pas le sien, et à transformer une solidarité d’alliance en facteur de déstabilisation intérieure.

    Or c’est précisément cette ligne que le Niger a commencé à franchir. Après les attaques du 25 avril, la force conjointe de l’Alliance des États du Sahel, dont le Niger est un pilier majeur, aurait mené des campagnes aériennes en territoire malien contre les positions du FLA. Le porte-parole du Front de libération de l’Azawad a aussitôt appelé le Niger et le Burkina Faso à rester en dehors des événements maliens. Cet appel ne doit pas être écarté comme une simple posture rhétorique : il signale que la population elle-même perçoit l’engagement nigérien comme une ligne rouge, et que chaque sortie aérienne contre l’Azawad rapproche un peu plus le Niger du risque qu’il prétend éviter.

    Le mirage d’une politique de l’AES « sans ethnicité »

    Personne n’est dupe des discours souverainistes qui prétendent qu’une politique de l’AES existerait en dehors de toute considération communautaire. Sous le vernis de la lutte antiterroriste se dessine une logique bien plus ancienne : celle de la préservation des équilibres de pouvoir hérités de la colonisation française, où les groupes qui ont capté l’appareil d’État au moment des indépendances continuent d’en définir seuls les termes de la sécurité et de la légitimité. Traiter comme un bloc unique le FLA, mouvement politique azawadien aux revendications politiques anciennes, et le JNIM, coalition jihadiste transnationale affiliée à Al-Qaïda, sert cette confusion : elle permet de requalifier en terrorisme une demande de reconnaissance politique, et de justifier par les armes ce qui appelait une négociation.

    C’est précisément ce schéma qu’il faut aujourd’hui dépasser, pour que les peuples de la sous-région puissent construire, par eux-mêmes, une gouvernance véritablement inclusive, fondée sur des institutions qui émanent de leurs aspirations communes plutôt que sur la reconduction de rapports de force hérités d’un ordre colonial jamais soldé.

    Refonder la sécurité sur la gouvernance, non sur la force

    Le retour aux rapports de force comme unique boussole de la stabilisation régionale n’a, en soixante ans, jamais produit de paix durable au Sahel, seulement des trêves précaires entre deux cycles de violence. Chaque intervention militaire a acheté du temps sans jamais répondre à la question de fond : ce que les communautés du Nord estiment leur être dû, en matière de reconnaissance politique, d’inclusion économique et de droits sur leurs terres. Faire l’économie de cette question, une fois de plus, c’est préparer la prochaine rébellion.

    Pour le Niger, l’enjeu dépasse donc la simple realpolitik de l’alliance régionale. Il s’agit de préserver, chez lui, la possibilité d’un traitement politique, et non sécuritaire, de ses propres questions communautaires. C’est cette exigence, plus que toute autre considération diplomatique, qui doit guider Niamey vers la retenue.

    Abdoulahi ATTAYOUB
    Consultant
    Lyon (France) 08 juillet 2026

  • Lettre d’un touareg à son cousin songhaï

    24 avril 2017 : Journée de la Concorde nationale au Niger

    Je saisis l’occasion de la célébration de la Journée de la Concorde nationale pour proposer à mon cousin songhaï de nous arrêter un instant sur la signification de cette journée tout en nous arrêtant un peu sur le chemin parcouru depuis son instauration, il y a vingt-deux années et qui devait valoriser au mieux la consolidation de l’unité nationale…

    Nos canaux traditionnels de communication ont peu à peu perdu de leur vigueur ; mais, si nous possédons encore la volonté de communiquer, nous savons que nous disposons, et nous ne nous en privons pas pour tout autre chose, de tous les moyens modernes pour le faire afin de compenser des abandons dont nous souffrons toujours. D’où l’impatience qui me gagne et qui ne me permet plus d’évaluer ton silence à sa juste mesure face à tout ce que nous devrions analyser et décider en commun pour le bien de tous. Nous avons les uns et les autres de grands défis à relever pour débloquer ce que le temps a rouillé et pour faire en sorte que cet avenir, fondé sur un État pluriel que l’on nous promet depuis des décennies, permette de vivre dans une sérénité indispensable à la vie quotidienne et favorisant le retour à une confiance réciproque pour le bonheur de tous. D’ailleurs, le Royaume du Bhoutan perché dans l’Himalaya a instauré un ministère du Bonheur, Eh oui ! Sans vouloir être aussi utopistes ou optimistes, nous devrions considérer le bonheur comme l’une des étapes de notre art de vie en commun, puisque personne ne nous oblige de nous entre-tuer pour que nos sociétés survivent ! Le bonheur de nos femmes, de nos enfants, de nos anciens, doit être la priorité de ce que nous avons de plus précieux à protéger…

    Comment avons-nous pu nous éloigner de ce qui nous était indispensable ? Pouvons-nous éternellement considérer comme un handicap le fait que nos communautés soient jugées trop petites pour les uns, trop agressives pour d’autres, alors qu’elles possèdent des atouts considérables et qu’elles disposent de potentiels différents, mais que nous avons reconnus positivement complémentaires pour le bien de nous tous pendant des siècles et des siècles.

    Ce sont des forces venues d’ailleurs qui ont réussi à nous séparer pour notre malheur, devons-nous encore considérer ce fait comme inéluctable ? Répondre à cette interrogation devient pour nous essentiel et vital. De plus, nous devons admettre que, depuis les indépendances, nous n’avons pas su ou pu saisir le souffle de liberté qui en est résulté pour approfondir nos relations séculaires. Le choc des transmissions de pouvoirs à l’heure des indépendances, qui se sont depuis hélas révélés bien fragiles et totalement artificiels, a contribué largement au délitement de nos relations communes. Nous devenions ainsi, sans que l’on nous demande le moins du monde notre avis, des êtres humains décérébrés et pour certains qui nous dominent encore, sans Histoire… Un comble ! Inacceptable ! Nous devenions ainsi, toujours sans y participer vraiment, des citoyens de pays démocratiques forcément modernes, comprenant des nations multiples constitutionnellement égales qui devaient inévitablement, en raison d’un mimétisme redoutable et pour le plus grand bénéfice de l’Occident, se comporter comme des concurrents et par périodes comme des ennemis. De plus, il devenait naturel que la défaite des uns sur un point précis doive forcément procurer des avantages aux autres. C’est sur ce jeu mortel que nos États ont tenté de se consolider. Nous devenions ainsi inexorablement les uns et les autres officiellement minoritaires aux yeux de ces démocraties balbutiantes, non seulement minoritaires, mais également fort éloignés des pouvoirs en place. Certains ont ignoré ce jeu de dupes, beaucoup n’ont pas réussi à refuser d’y prendre part.

    Trop éloignés physiquement et spirituellement des centres de décisions, nous étions, de plus, considérés comme de mauvais citoyens parce que officiellement nous avons été rapidement opposés aux pratiques des centres d’affaires complexes qui se nouaient au sein des pouvoirs centraux dont nous avions enfin eu connaissance. Des pouvoirs qui ont aussi obligé d’emblée les fonctionnaires qui étaient censés nous administrer à devoir vivre dans un climat trop rude pour eux, supporter des prix des denrées de base trop élevés pour des salaires trop faibles et subir des infrastructures indignes des tâches qu’ils devaient accomplir, sans évoquer leur troublante méconnaissance de notre style de vie.

    De plus, ces pays qui avaient eu, dès les indépendances, la prétention d’obliger sans aucune pédagogie leurs nouveaux administrés à se comporter comme de braves citoyens complaisants, contraignaient cependant ces derniers à accepter comme une peccadille sans conséquences des frontières héritées de la colonisation qui devaient séparer encore pour plusieurs générations la plupart des institutions traditionnelles, des familles, des champs, des pâturages, des puits et entravaient considérablement les échanges. Il fallait ainsi déballer auprès de fonctionnaires inconnus — de plus pas très conscients du rôle qu’il convenait de tenir —, ce qui faisait l’essence de notre vie. Au lieu de réduire avant tout ce traumatisme avec patience, ils interdisaient manu militari le passage ou exigeaient brutalement des bakchichs déguisés en taxes qu’ils mettaient pour la plupart du temps dans leurs poches. Ce qui faisait d’ailleurs un complément de salaire indispensable aux besoins de leurs familles. Bref, les Songhaïs et les Touaregs ont été ballottés comme jamais et nous n’avons pas pu guérir les uns et les autres du traumatisme que cette liberté très conditionnelle nous accordait, alors que deux sécheresses allaient quelques années plus tard participer à notre ruine en anéantissant le peu de forces que nous possédions encore.

    Ces abominables sécheresses ont ainsi détruit pour fort longtemps nos moyens de production respectifs. Beaucoup en furent mortellement victimes et les jeunes survivants ont dû s’exiler vers des terres provisoirement plus accueillantes pour y survivre. Au fil de ces années, une nouvelle précarité sembla s’éterniser. L’espoir d’un temps meilleur parut devoir disparaître inexorablement. Les destins de nos deux nations se sont ainsi éloignés et nous en avons conclu, à la façon des Occidentaux qui ont su si bien théoriser à propos des boucs émissaires, que ce qui faisait notre malheur provenait de l’Autre, de Celui que, justement, nous connaissions le mieux ou, pour certains, de Celui que nous connaissions tout court. S’ensuivit une succession de drames inimaginables quelques décennies après les indépendances. Nous ne disposions sans doute pas des instruments contextuels qui pouvaient permettre à nos nations, obligées d’entrer de force dans un monde très vaste, de réagir et de se protéger efficacement.

    Ce que cette nouvelle donne proposait en pâture aux Touaregs et aux Songhaïs paraissait essentiellement sous la forme d’une prétendue démocratie qui se présentait flanquée de moyens redoutables tant théoriques que propices à notre élimination et sous les oripeaux d’une classe dirigeante totalement hors sol. De plus, cette classe dirigeante et… dominante issue de la décolonisation, prit les rênes de la gestion des pays et ne les lâcha plus, alors qu’elle adoptait point pour point les comportements des anciens colons et jouait la division tout en faisant croire qu’elle était la victime des événements qu’elle organisait. Elle sut d’ailleurs enfumer tous ceux qui doutaient encore et monta à tout propos des plafonds de verre afin de réduire des velléités de concorde qui émergeaient de temps à autre de ce chaos.

    S’ensuivit un délitement de nos forces qu’il faudra savoir reconnaître dans ses aspects les plus pratiques et les plus intimes afin de pouvoir avancer. Mon cousin songhaï, il conviendrait d’en discuter. Si nous nous rencontrons enfin, discutons et échangeons comme la tradition l’exige encore, en évitant de nous heurter sous un prétexte ou sous un autre.

    Les Touaregs ont dû dans ces moments incroyables garantir une neutralité maximale afin d’obtenir des relations apaisées avec l’extérieur, alors que nous tous, Songhaïs et Touaregs, avons été pendant fort longtemps un rempart à la radicalité religieuse qui pointait au nord comme au sud. Nous n’avions d’ailleurs pas de temps à perdre avec des arguties exhumées d’un temps bien révolu. L’Occident, qui découvrit beaucoup plus tard cette radicalité et qui commence à en souffrir dans sa chair, a négligé nos mises en garde avant son apparition dans son propre monde, mais, en fonction de préjugés difficiles à inventorier de notre part, il a été incapable de nous prendre au sérieux et n’a pas su ainsi repérer et analyser ce rempart éminemment pacifique que nous représentions tous alors.

    De plus, l’Occident a choisi la facilité en ne tenant pas compte de la diversité des cultures en présence et ne s’intéressa qu’aux groupes officiellement démographiquement majoritaires, en considérant que ces majorités apparentes, au nom d’une démocratie calquée sur des critères venus de contextes bien différents, étaient évidemment seules capables d’administrer ces territoires immenses qu’elles connaissaient à peine, sans évoquer les préjugés méprisants qui ont été distillés au fil du temps, bien avant les réseaux sociaux, et qui servaient de justification à l’hostilité des fonctionnaires ou à leur immobilité. Une nouvelle façon de nous séparer, de nous désunir s’organisa afin, consciemment ou non, et parvint à nous marginaliser, alors que les officiels proclamaient l’unité sans s’y atteler pour le moins du monde. Pendant ce temps-là, Songhaïs et Touaregs crevaient d’être administrés en dépit du bon sens dans leurs territoires. Nous mourions dans un total abandon, mais nous étions cependant encore très photogéniques pour être tolérés, tout en étant cependant totalement désavoués comme lanceurs d’alerte et devenions sans intérêt réel, puisque nous occupions des territoires jugés peu fiables et, de surcroît, peu fertiles. Une triple peine, en somme. Ce « manque » de fertilité observé par des « experts » très myopes accéléra ainsi un raisonnable et discret abandon de la part des autorités. De plus, ces dernières, ayant découvert qu’il était intéressant, parce que cela justifiait leur immobilisme à notre égard, de déclarer que la terre devait appartenir à ceux qui la cultivaient, selon un credo un peu passé de mode, nous condamnaient à court terme. Les pasteurs nomades et les pasteurs-agriculteurs touaregs et songhaïs n’apparaissaient plus alors que comme une verrue dans le glorieux dispositif de la construction des pays en question.

    Nous souffrons encore, et plus que jamais, de ces analyses bien frivoles, car nous en avons tous pris conscience et nous les subissons de plein fouet. Allons-nous encore longtemps accepter comme « normal » ce que l’on nous octroie très parcimonieusement ? Mon cousin songhaï, je te propose de relever pacifiquement ensemble ce défi. Il n’en sera que mieux pour tous les citoyens sans exception, ceux qui vivent dans les territoires du nord comme ceux qui vivent dans les territoires du sud. Et tentons, en pensant aux enfants et petits-enfants de ces pays qui ont déjà trop failli, un renouveau constructif et éminemment pacifique pour le bien de tous.

    Bien à toi

    * Incarnation (presque arbitraire) du système politique en place au Niger depuis l’indépendance

    Abdoulahi ATTAYOUB
    aabdoulahi@hotmail.com

    Lyon (France) Mars 2017

  • Programme-cadre de la résistance armée touarègue en Niger en 1994

    COORDINATION DE LA RESISTANCE ARMEE C. R. A. PROGRAMME-CADRE DE LA RESISTANCE – Février 1994

    Ce memorendum situe le contexte géopolitique et historique qui explique la situation de la communauté touarègue au Niger d’aujourd’hui.

    COORDINATION DE LA RESISTANCE ARMEE

    C. R. A.

    PROGRAMME-CADRE DE LA RESISTANCE

    Février 1994

    MEMORANDUM

    Vers cette fin du 20ème siècle, la situation du peuple touareg peut se résumer par ces quelques mots : marginalisation politique, pauvreté absolue, persécution. On ne peut comprendre cette situation sans avoir, au préalable, jeté un coup d’oeil sur notre histoire immédiate.

    En effet, notre avenir, notre destin, notre histoire nous ont échappé depuis le début du siècle, en d’autres termes depuis que la France a décidé d’étendre son empire jusqu’à notre Sahara ancestral. Une logique implacable, ne répondant à aucune dimension humainement concevable, a sous-tendu leur débarquement sur nos terres. Bien entendu, pour la préservation de notre territoire, nous avons opposé une résistance des plus acharnée pour freiner la conquête française. A l’époque, quoiqu’on dise et contrairement à ce qu’on a voulu dire et faire accepter au monde, nous constituons un ensemble géographiquement, socialement et culturellement homogène. C’est pour cela que toutes les confédérations qui constituent la nation touarègue se sont soulevées partout pour barrer le chemin à l’envahisseur français qui voulait contrôler notre Sahara et ses rives. Tous les peuples nous reconnaissaient la paternité de cet espace que nous avons dompté, maîtrisé et géré depuis la nuit des temps. Même les scientifiques les plus réticents qui y ont étudié les vestiges et les traces civilisationnelles s’accordent pour dire que le Sahara Central est notre domaine depuis des millénaires. Nous l’avons défendu contre d’autres agresseurs bien avant les Français. Il n’a pas été facile à ces derniers de venir à bout de notre résistance.

    Notre but dans ce document n’est pas d’écrire l’histoire de notre peuple. Nous voulons juste en retracer les points culminants en ce 20ème siècle, points qui justifient notre situation actuelle. Notre histoire, sur le dos de laquelle tant de mensonges ont été écrits et véhiculés pour légitimer tous les abus, toutes les privations et toutes les persécutions politiques dont nous avons été victimes, nous l’écrirons en temps opportun.

    Comme nous le disions plus haut, les ficelles de notre histoire, de notre devenir nous ont été arrachées de force par les Français au début du siècle, après des décennies de résistance. La révolution de nos ancêtres a été matée dans le sang. Le résultat, tout le monde le sait, et nous Touaregs, même si une certaine logique veut que nous fermions cette page de notre histoire, nous ressentons encore dans notre sang la douleur et l’acuité de cette injustice. Nous avons été dépossédés de notre territoire dans son intégralité ; nos structures socio-politiques et administratives ont été littéralement émiettées.

    En effet, pour mieux asseoir les acquis de leur nouvelle conquête et annihiler tout nouvel élan de révolution de notre part, nos colonisateurs ont d’abord partagé notre espace par des frontières arbitraires, constituant ainsi des pays taillés à leurs intérêts, et ensuite, à l’intérieur des nouvelles entités ainsi créées, ce qui reste de nos structures a été désorganisé et modelé conformément aux besoins de la nouvelle administration qu’on nous imposa.

    Durant les premières décennies de la colonisation, et d’ailleurs jusqu’ici, nous avons servi de force les intérêts du colonisateur. Pendant l’exercice direct de la colonisation, le colonisateur français n’ayant pas oublié l’acharnement avec lequel nous nous étions défendu contre lui, savait que la prétendue pacification était fragile. Alors, nous avions été tenus en dehors de toute organisation susceptible de nous faire revenir à nous. Il fallait que la dégradation de notre société continue. Ainsi la gestion du juteux Sahara se fera sans obstacles majeurs. Ce fut dans le contexte que survinrent les prétendues indépendances.

    Mais avant ces dernières, le colonisateur avait pris le soin de nous préparer notre future tutelle. Bien entendu, nous n’étions pas à même de comprendre l’astuce, car au cours de leur présence chez nous, tout dans leur attitude montrait qu’ils restaient pour toujours. Ainsi nous nous étions faits dans l’idée de vivre avec eux, de collaborer. De toutes façons nous n’avions pas le choix et puis nous espérions que par l’usure et l’habitude, ils finiraient par nous reconnaître nos droits fondamentaux. Bref, par le fruit du hasard, nous avions eu confiance. Et tout d’un coup, on nous annonçait que le colonisateur partait et laissait aux autochtones le soin de se gérer, mais qu’ils avaient le choix d’y renoncer. Ce fut le référendum de 1958.

    Nos parents se prononcèrent en faveur de leur indépendance en précisant qu’ils désiraient un pays à eux où ils retrouveraient leurs droits d’avant la colonisation. Il existe encore des documents le prouvant. Leur choix avait été guidé par le souci de ne pas être sous la nouvelle tutelle qu’on leur destinait et qu’ils venaient juste d’apprendre avec surprise. En effet, le départ des Français voulait tout simplement dire revenir sous administration du Niger et du Mali, ce auquel les Touaregs ne s’attendaient point.

    Ils le manifestèrent en écrivant directement à la Présidence de la République Française. Mais les jeux étaient déjà faits et nulle place à une quelconque protestation. Au Niger, les auteurs de la lettre furent déportés et moururent en prison. Le mirage d’une indépendance dans un cadre touareg, comme nous étions en droit d’y aspirer, s’envolait en éclat. Nous ouvrons les yeux sur une autre colonisation, pire que la précédente. On avait convaincu nos nouveaux maîtres de la nécessité de nous maintenir sous la semelle, car nous constituons encore un danger qui menace les nouveaux acquis. Ce fut d’autant plus facile que les colons avaient eu l’idée malsaine de tirer sur la corde raciale. Déjà meurtris par un demi siècle de persécution pendant la période française, le coup de semonce devrait nous être administré par nos nouveaux tuteurs.

    Le nouvel espace ainsi taillé arbitrairement qu’on appelle Niger était déjà mal parti pour constituer une nation. Toutes les chances pour parvenir à cet objectif étaient hypothéquées d’avance pour plusieurs raisons. Nous allons ici évoquer les principales.

    Faut-il le rappeler, la colonisation a été un frein à la réalisation d’une histoire et d’un destin communs par les peuples trouvés sur cet espace géopolitique. Elle a retrouvé des entités géopolitiques indépendantes dont les relations controversées allaient de la coopération politico-économique au conflit ouvert. D’autres s’ignoraient purement et simplement. C’est ce que le colon a appelé désordre pour arborer valablement une fonction salvatrice. Mais c’est un faux prétexte d’autant plus que le passé des autres parties du monde n’est pas différent. C’est dans ce chaos que sont nées les nations européennes et autres, avec la différence fondamentale qu’elles n’ont pas connu un phénomène aussi perturbateur que la colonisation. En Afrique, cette dynamique naturelle a été supplantée, et l’est d’ailleurs encore, par une autre purement artificielle qui sert les intérêts des nations qui osent se dire civilisées.

    La construction d’une nation est un choix délibéré des peuples qui doivent lui donner la forme et le fond souhaités. La mosaïque des peuples qui constituent le Niger actuel n’a ni choisi ses frontières, ni la démarche à adopter pour parvenir à l’homogénéité nécessaire à la réalisation d’une nation, digne et capable d’élever sa voix dans le monde.

    Donc, partant du caractère arbitraire du découpage de nos frontières, une multitude de peuples se sont vus dans l’obligation de vivre ensemble. Le colonisateur savait bel et bien à quel point cette hétérogénéité pourrait être dommageable à la réalisation d’un destin commun. Il aurait donc fallu nous aider à aller dans ce sens pendant l’administration directe sous laquelle nous étions. Le schéma classique et logique est la valorisation et le développement des structures spécifiques à chaque peuple afin qu’il puisse se gérer conformément à ses intérêts et suivant son mode de vie, quitte à l’amener à réaliser un avenir commun avec ses voisins. Et tout ceci dans le plus grand respect des spécificités, qui, bien comprises et bien gérées, constituent un cumul d’atouts pour un développement accéléré de l’espace géopolitique. En somme, la France aurait dû respecter le caractère fédéré de l’espace géopolitique qu’elle appelle Niger.

    En lieu et place de tout ce qui précède, le colonisateur a préféré favoriser l’hégémonie d’un peuple sur les autres, auquel il a donné des directives. Ainsi, nous avons raté le coach dès le départ, parce qu’en fait le Niger est une entreprise franco-française pilotée de Paris. En effet, ce n’est un secret pour personne, la France n’a pu devenir une puissance nucléaire que grâce à l’uranium de nos terres. C’est ce dernier et toutes les autres richesses que recèle notre Sahara qui nous ont valu tous nos malheurs, entre autres celui d’avoir été rattachés au Niger. Avec la collaboration des régimes mis en place et entretenus par la métropole, nos terres se sont vidées vers d’autres cieux. Les retombées ainsi récoltées sont partagées par la France et ses poulains au pouvoir au Niger. Ses derniers utilisaient leur part du gâteau à leur enrichissement personnel et à la mise en place d’infrastructures de développement dans leurs régions. Ni les Touaregs, ni leurs régions, n’ont été bénéficiaires de près ou de loin de la manne. La France, malgré son poids politique, n’a jamais essayé de sermonner les dirigeants du Niger, au contraire elle se réjouissait de la marginalisation totale dont nous avons été victimes. L’objectif est que nous soyons le plus longtemps possible éloignés de la sphère politique qui décidait. Il faut dire que cet objectif avait été bien préparé par les colons eux-mêmes en nous éloignant savamment de l’école et de l’administration. N’ayant pas parachevé l’oeuvre, ils en ont laissé le soin à leurs successeurs.

    Pendant la première décennie des indépendances, une sécheresse s’abattait sur le pays et les victimes sont naturellement ceux qui vivent directement dans les zones rurales. Parmi ceux-là, nous occupons une place de choix car à 99% nous vivons dans les campagnes avec pour seule ressource notre bétail. Cette calamité fut bien accueillie dans le fond puisqu’elle appuya les efforts des dirigeants qui s’employaient à notre affaiblissement avec ferveur. Ainsi, ce fut de bonne conscience qu’ils croisèrent les bras devant cette dégradation accélérée de ce qui reste de notre économie. Pour la forme, on lança quelques appels de détresse à l’extérieur pour recevoir des aides de toutes sortes. Les aides vinrent, mais comble de cynisme, nos dirigeants les utilisèrent à leur guise. Les vrais destinataires en ont entendu parler par ouï-dire ou au maximum en avaient reçu quelques miettes.

    Les conséquences de la sécheresse et de l’utilisation politique qui en avait été faite sont connues de tous. La déperdition du bétail a provoqué trois phénomènes les plus tangibles : une partie de notre peuple se rua vers les centres urbains pour grossir les bidonvilles où leur niveau de pauvreté est indescriptible. En lieu et place de la compassion que cette situation appelle, les pouvoirs de l’époque ne prenaient même pas la peine de cacher leur satisfaction, car à coup sûr telle est leur volonté et leur désir depuis si longtemps. Une autre partie d’entre nous observèrent une avancée vers la savane où les pâturages sont moins touchés que dans nos zones habituelles. Là, ce fut une rude bataille, car la solidarité et l’unité nationales souvent invoquées dans les discours des dirigeants ne joueront pas. Au contraire, comme si nous venions d’une autre planète, l’accueil qu’on nous réservait était plus qu’hostile. Enfin une troisième partie, notamment les plus jeunes, s’en allèrent hors des frontières du pays et naturellement, comme répondant à un appel du sein, ce sont l’Algérie et la Libye qui accueillirent le gros lot. La Libye principalement en accueille une grande partie. Ayant coïncidé avec le démarrage des programmes révolutionnaires mis en place pour le développement de ce pays, nous avons pu apprécier de visu ce que doivent être les rapports entre les pouvoirs et leurs administrés. Et là, le miroir nous renvoya l’ampleur et la profondeur des injustices que nous subissons chez nous. Une prise de conscience politique s’amorça.

    Pendant que sévissait la sécheresse dans nos régions, un programme de recherche des plus grands était mené pour découvrir, localiser et exploiter les richesses de notre sol, duquel on nous a chassés par la faim et la paupérisation. Malgré la dimension gigantesque de ces programmes, nous n’y avons pas pris une part active. Les décideurs nous préféraient les autres Nigériens dont ils provoquèrent l’arrivée en masse. Nos régions sont ainsi devenues le pôle d’attraction des ressortissants des autres régions du Niger. En un laps de temps, les principales cités du Nord furent peuplées de populations qu’elles ne connaissaient pas avant.

    Ce phénomène engagé au début des années 70 va connaître un essor grandissant au fil des autres années. En effet, le régime mis en place juste aux indépendances ne répondant plus à certaines normes, il fut balayé d’un revers et en lieu et place on mit en place une junte militaire. Les prétextes ne manquent pas et entre autres les nouveaux maîtres du pays qui prirent en charge la destinée du Niger à partir de 1974 invoquèrent toute une liste d’incapacités du régime passé. Son insouciance durant la sécheresse qui sévissait encore fut mise en exergue. Mais ce n’était que façade. Les raisons profondes de ce changement résident dans le programme d’exploitation des richesses du Nord. Les dirigeants de l’époque ayant oublié que l’uranium étant une matière stratégique à l’échelle planétaire, son exploitation devant être étroitement contrôlée, ont voulu faire appel à des partenaires autres que la France ou les nations d’Europe. Ils ont insisté et la France ne l’entendant pas de cette oreille les avait savamment dégagés. La junte militaire installée avait au préalable accepté un cahier de charges digne d’un contrat. Les militaires auront par la suite un comportement de mercenaires à la solde de la métropole.

    Pour honorer ne serait-ce que superficiellement leurs discours d’entrée, les nouveaux dirigeants s’employèrent à des actions de parade. C’est ainsi qu’ils vidèrent les magasins de l’État au profit des populations démunies qui accueillirent bien ces gestes salvateurs, ne pouvant pas en comprendre l’enjeu politique. L’Armée se taillait ainsi une bonne image et décrochait par la même occasion l’examen de passage pour bien se légitimer afin de mettre en place un programme qui ne dira son nom que bien plus tard.

    Dès le départ, les régions touarègues eurent leur part en garnisons et autres compagnies. La densité militaire dans ces zones s’accentua à un rythme de croisière, car le Lt-Colonel Seyni Kountche prit soin de se brouiller avec le guide de la Révolution Libyenne qui avait lancé les bases d’une coopération prometteuse avec le Niger du temps de Diori. Cela faisait partie du contrat signé avec la France. Pour exploiter sans soucis les richesses du Nord, toutes les frontières extérieures des régions touarègues furent bien prises en main. A l’intérieur, l’Armée remplaça les pelotons de goum instaurés par les colons pour décourager toute éventuelle révolte. Nous sentions que la tâche principale de l’Armée encadrée et équipée par la France est la mise au pas des Touaregs, seule source potentielle d’ennuis pour ce pays déjà fragilisé par une fictivité criarde pour laquelle rien n’est encore fait.

    La gestion de l’Azawagh et de l’Aïr fut confiée à des hommes de confiance qui conduisirent ces zones d’une main de fer. Ce sont les seules zones touarègues qui attirent l’attention, le Tadarass oriental et occidental, ainsi que l’Azawagh occidental ont été jugées calmes. Au besoin, les Touaregs vivant dans ces dernières zones, s’ils revendiquent la légitime paternité, sont jugés et traités d’outsiders pour des raisons politiques et s’ils adoptent un profil bas, ils sont plutôt bien vus et sont recensés Houssas et Djermas. Il fallait coûte que coûte diminuer l’importance démographique et géographique de ces Touaregs encombrants et trop entreprenants. Tous les recensements entrepris au Niger s’entêtent à avancer le pourcentage de 10% pour évaluer notre importance démographique au Niger, ce qui nous placerait en situation de minorité. Ceci est fait à dessein pour couper court à toute revendication d’ordre politique de notre part. Malheureusement pour les statisticiens, démographes, cartographes et autres spécialistes, on ne peut longtemps étouffer une vérité tangible. Tout celui qui aurait sillonné le Niger intégralement aurait remarqué l’étendue de tous ces mensonges proférés pour des raisons politiques. Pour notre part, un recensement piloté par un organisme neutre le prouverait aisément, les Touaregs constituent en nombre le 2ème peuple du Niger, s’il n’est pas le premier. Géographiquement, leurs régions ou mieux leur espace géopolitique occupe les 2/3 du territoire national, et ceci bien avant l’avènement du Niger qui ne date que de 1922, même si une certaine utilisation politique de l’histoire soutient le contraire. Alors il serait absurde de concevoir un Niger qui aurait sous ses semelles les Touaregs.

    Le régime militaire installé mit en oeuvre tous les moyens pour une exploitation accélérée de toutes les richesses de nos régions, pour acquérir les capitaux nécessaires à la relance de l’économie du pays. En un temps record, les sociétés minières acquirent les capacités de production et d’absorption de main d’oeuvre capables de satisfaire toutes les ambitions des nouveaux dirigeants. C’est l’occasion de parachever certains plans machiavéliques. Entre autres, l’attraction et l’implantation des autres populations du Niger dans ces zones auxquelles on aspire à donner un caractère non-touareg.

    Devenues des pôles d’attraction, nos régions ont connu une immigration sans commune mesure, en même temps qu’on nous obligeait à les quitter vers d’autres cieux par une politique de marginalisation et d’exclusion à peine voilées. En effet, étant inscrits sur les listes des chercheurs d’emploi comme tous les autres nigériens, les recruteurs affichaient une préférence nettement tranchée pour les autres ; pour cause, tous les rouages de l’administration étaient dans leurs mains. Las de ces attentes prolongées et sans résultats certains, nous partions en exode vers d’autres pays. Parallèlement, l’économie ayant eu les capitaux de son financement, l’État avait besoin de partenaires privés. Il en créa de toutes pièces par l’octroi de crédits astronomiques. Les critères étaient tout naturellement le degré de parenté avec les dignitaires du régime et le degré d’éloignement de la souche touarègue. Très vite on assista à la prolifération d’opérateurs économiques toutes tailles confondues. Une bonne partie occupa le tout nouveau marché créé par le niveau de vie des habitants des cités minières. L’État en tant qu’opérateur économique principal s’employait à la réalisation d’investissements tous genres dans les autres régions du pays. Ces réalisations couvraient tous les domaines : infrastructure immobilières, routières, scolaires, hydrauliques, agricoles et sanitaires. Les sociétés d’économie mixte poussèrent comme des champignons. Une des priorités de l’époque était le désenclavement intérieur des autres régions du pays. L’État finança la construction, à cet effet, d’une « route de l’unité » traversant le Niger d’ouest en est, tout le long de la bande sud. Elle a évité allègrement les régions touarègues. Apparemment, nous ne devons pas être inclus dans cette unité.

    Pour faciliter l’évacuation des produits des sociétés minières installées chez nous vers leurs points de vente, l’État mis en oeuvre la construction d’un axe routier dénommé « route de l’uranium ». Il fut construit en flèche sur la base de paramètres purement techniques d’efficacité et de rentabilité. Bien entendu, cette rentabilité n’incluait aucune dimension de développement des zones que cette route traverse. Évidemment, ce sont des zones touarègues et qui perdrait son temps à se soucier d’elles ? Personne. Sans avocats ou sympathisants, notre sort est laissé à lui-même. Quelle autre raison que l’inconséquence pousserait les décideurs à détourner cette route de Tchintabaraden, Ingall et Tchirozérine ? On l’a vu, même Agadez a failli ne pas figurer sur le tracé initial. Les dirigeants avaient, à la limite, eu l’intention de faire relier Agadez à cette route par une bretelle comme c’est le cas d’Ingall et de Tchirozérine actuellement. Quant à Tchintabaraden, adieu. Cette localité n’a pas encore le droit au bitume. La seule idée de favoriser les ressortissants de nos régions en infrastructures de développement socio-économique, terrorise les dirigeants du Niger. Ces villes et villages contournées sont aujourd’hui en train de mourir. Un autre axe routier devant relier le nord du pays au sud, en faisant la jonction Zinder-Agadez, était programmé depuis la nuit des temps. On se souvient en effet que les colonisateurs évoquaient souvent une voie qui traverserait le Sahara pour le relier aux régions du sud. Le Niger hérita de cette idée salutaire, mais tout le monde se rendit compte qu’en même temps que ce projet revêt de gros avantages, il comporte aussi d’énormes risques, entre autres celui de donner aux Touaregs l’occasion de se développer. Alors, d’hésitations en hésitations, le Niger consentit quand même à faire un pas dans le sens de le réaliser, mais à condition d’en acquérir le financement de l’extérieur. On laissa la période du Boom passer et on tapa à la porte des bailleurs de fonds du côté du Moyen-Orient. On obtint ainsi un financement subordonné à un effort interne. La construction de l’axe débuta brinquebalante au gré de la mauvaise volonté de l’État et en plein milieu s’arrêta ; et pour cause, une partie des capitaux s’est envolée vers la réalisation d’autres dépenses jugées plus utiles et bien entendu la partie du financement devant être débloquée par le Niger et conditionnant le déblocage du complément prévu par les bailleurs de fonds, est restée lettre morte jusqu’à nos jours. Et voilà comment le bel axe devant désenclaver Agadez du côté sud a été laissé inachevé. La portion ayant été réalisée s’ensable aujourd’hui faute d’entretien.

    Il existe sur notre sol une centrale électrique qui utilise du charbon exploité sur place et dont la capacité de production peut suffire pour électrifier tous les environs, voire le pays même. Mais depuis sa création jusqu’à aujourd’hui, les foyers bénéficiant de son énergie sont très rares. Apparemment la Sonichar a été créée juste pour faciliter l’exploitation de l’uranium de la cité minière d’Arlit. Les bénéficiaires sont les privilégiés des cités ouvrières. L’État n’a pas jugé utile de créer un vrai réseau d’alimentation des centres urbains, qui penserait alors à nos campagnes ? Produite chez nous, nous n’avons pas les droit à l’électricité. Ailleurs, l’État pousse le zèle jusqu’à en importer pour ses dignes fils. La nationalité nigérienne est pleinement vécue et sentie par tous 888 Voire. Quant au charbon lui-même, son utilisation à des fins domestiques est encore au stade d’expérimentation après plus de 10 ans d’exploitation. L’État prend tout son temps et en attendant les populations de Bilma continueront à faire la cuisine avec des crottes de chameau !

    Le plan de développement du pays, financé par les retombées énormes de l’uranium, a ignoré totalement la zone nord. En même temps que les autres régions découvraient une nouvelle ère faite d’infrastructure et d’appuis économiques, nos régions, elles, s’enlisent dans la morosité économique doublée d’une politique et d’une administration contraignante et policière. Sevrées des réalisations de développement, les populations touarègues regardent leur économie se dégrader faute de soutien. En effet, l’élevage, principale activité de nos parents et pilier de l’économie nationale, n’a connu aucun plan de développement digne de ce nom. Nos parents et leur bétail sont laissés au gré des saisons et des cycles de sécheresse. Les discours officiels en parlent évasivement, pour la forme. Ce sujet est juste bon à présenter aux bailleurs de fonds pour acquérir des financements qui prennent d’autres chemins. Toujours est-il que l’élevage chez nous est beaucoup moins avancé qu’il y a 100 ans. L’avènement de la République du Niger a tout au plus accéléré sa déperdition.

    Quant aux activités agricoles, les planificateurs ont déjà mis hors de course les régions touarègues du Nord. Il paraît que nous sommes hostiles à l’agriculture. Et pourtant, les Nigériens ont découvert la pomme de terre avec le Touareg de Tabelott qui se situe à la porte du grand Ténéré. Même les statistiques reconnaissent à Agadez la première place en production maraîchère, alors même que c’est une des régions touarègues. Contre l’adversité du climat et les difficultés de toutes sortes et en plus avec leur seul courage, sans financement et aucun appui sérieux de la part de l’État, ces Touaregs qu’on dit paresseux et improductifs arrachent au Sahara une production agricole variée. Que se passerait-il s’ils étaient pris en compte par un plan de développement bien suivi et bien appliqué ? Dans l’Azawagh central, zone pastorale certes, qui a une fois encouragé avec foi et sincérité les riverains du lac de Tabalak à le mettre en valeur à des fins agricoles ? Pourtant, ils affichent une bonne volonté en y opérant de façon artisanale une activité maraîchère productive.

    Habitant des zones où il n’existe pas beaucoup de cours d’eau permanents en saison sèche, il va de soi que notre problème crucial est le manque d’eau. Elle est une des raisons de nos déplacements fréquents. L’État qui est bien au courant du problème n’a rien fait dans le sens de lui apporter des solutions même partielles. Aucune infrastructure hydraulique d’envergure, adaptée, n’a été réalisée pour nos populations et leur bétail. C’est pourtant à la portée de l’État puisque toutes les conditions sont réunies dans nos régions. Non seulement elles regorgent de ressources en eau souterraine suffisantes, mais aussi l’énergie ne manque pas pour le fonctionnement de telles infrastructures car nous avons du soleil et du vent toute l’année, sans compter que l’énergie électrique produite par la Sonichar suffit pour toutes les utilisations.

    Sur le plan de l’urbanisation et de l’habitat, les villes du nord ont encore leur aspect des siècles passés. Jusqu’à nos jours, aucun vrai plan directeur d’aménagement et d’urbanisation n’a été initié pour les doter d’infrastructures modernes conformes à toute vie urbaine. Pas de réseaux hydraulique, électrique et routier. Les voiries sont des services ignorés chez nous.

    Comme pour les autres domaines, l’État n’a pas non plus brillé dans la santé et l’éducation dans les régions touarègues. Nos parents meurent de maladies bénignes dans leurs campagnes. Pour la plupart, ils n’ont jamais bénéficié du simple cachet d’aspirine de la part de l’État. Les programmes de vaccination les contournent. Aucun système d’alerte n’a été mis en place pour eux, ce qui fait que les évacuations qui sont d’ailleurs extrêmement rares sont tardives. Alors, même évacués, nos parents arrivent souvent dans les centres de soin trop tard ! En effet, les centres de soins ou du moins les quelques-uns qui existent, sont très loin et mal équipés en produits et en personnel. Ils n’existent que de nom. C’est un des domaines où la mauvaise volonté de l’État est le plus visible. Même les plus indigents la perçoivent nettement.

    L’éducation, facteur de développement et de progrès, thermomètre de l’évolution d’une société est le domaine qui a connu le plus de manipulations politiques par les dirigeants vis-à-vis de notre peuple. Ici, on fait très attention car les Touaregs scolarisés, personne n’en veut. Même non scolarisés, ils font preuve d’une conscience politique déroutante, car ils ont un sens de la géopolitique ancestrale. La gestion et la défense d’un territoire font partie de leurs moeurs depuis déjà des millénaires. Alors, pour mieux les écarter des affaires de l’État, il faut les maintenir hors des moules qui produisent les cerveaux qui conduisent les systèmes politiques, administratifs et économiques. Voilà les calculs qui ont aidé à nous tenir le plus loin possible des chemins de l’école. Mais pour une question de subtilité, on ne ferme pas totalement la porte ; on laisse filtrer quelques chanceux et à mi-chemin, soit on les élimine par des conditions intenables ou on les guide hors des coulisses conduisant aux circuits clés et déterminants de la gestion de l’État. Résultat : peu sont ceux qui accèdent à des études supérieures. Le gros est stoppé à des niveaux qui le maintiendraient à des emplois subalternes. Le plus grand nombre est éliminé sans accéder à une qualification quelconque. Sur ce plan, le Niger n’a fait que suivre le chemin tracé par le colonisateur, qui, le premier, comprit que plus les Touaregs resteront dans leur état, mieux ça vaudra. Ainsi, on sera plus à l’aise à les gérer en piétinant leurs droits en toute impunité. L’explication de notre non-scolarisation et qui revient comme un leitmotiv est celle-ci : ils sont sauvages, ils rejettent l’école, ils préfèrent leur isolement. S’était-on demandé pourquoi ? Quelle doit être l’option politique d’un peuple exproprié, spolié de ses droits géopolitiques, et à qui on propose une collaboration contre nature ? Tant qu’on n’est pas prêt à répondre à ces questions le plus objectivement possible, toute ébauche d’approche est faussée. Fausse a été aussi la première approche de la France en nous découvrant et en découvrant notre Sahara. Il aurait fallu qu’elle se présente en collaboratrice qui aiderait à une meilleure exploitation, un meilleur aménagement de notre territoire. Les Touaregs auraient certainement accepté, tout comme l’auraient fait les autres peuples de l’espace dénommé Niger, sans force ni violence, sans se présenter aussi en puissance civilisatrice. Non, on a préféré utiliser la contrainte, l’écrasement, la domination. Tout le monde a oublié que les peuples dignes ne s’écrasent pas. Ils finissent toujours par ressurgir de ce qu’on croit être des cendres. De nombreux exemples font légion à travers le monde.

    Fausse a été aussi la démarche qui veut faire du Niger une nation en dehors de toutes les normes universelles. Une telle oeuvre devrait être le choix des peuples eux-mêmes. Un schéma théorique, fictif n’y arrivera point. On restera dans l’utopie jusqu’à la fin des temps.

    Fausse est aussi la démarche qui veut fermer les yeux sur un peuple qui existe dans toutes ses dimensions géographiques, sociales et culturelles. Même si on s’efforce de lui enlever un contenu politique et économique. Le complot dont nous avons été victimes a ses ramifications dans tous les aspects de la vie d’un État. L’Armée, principale force d’exercice du pouvoir en Afrique, nous a été interdite. Même le service national nous est fermé. Tous les recrutements nous évitent et les quelques-uns qui y accèdent par accident, sont bien suivis et torpillés avant qu’ils n’accèdent à des grades qui les placeraient dans la hiérarchie militaire. Aujourd’hui, il y a moins de cinq officiers touaregs dans toute l’armée nigérienne.

    Un seul a pu accéder à des fonctions politiques et administratives et cela aussi, dans le cadre d’une politique endormeuse et de figuration. Cette sous-représentation est aussi visible dans les rangs à basse échelle. Mais depuis le début de la guerre actuelle, le Niger ayant remarqué l’inefficacité de son armée contre nos positions, tend à enrôler des Touaregs de souche noire auxquels on présente les dangers d’un « retour de l’esclavage ». C’est le seul cliché qu’on persiste à faire vivre et qui, de façon générale a été entretenu par le colonisateur qui voulait trouver à ses successeurs une raison de nous détester davantage afin qu’ils s’adonnent mieux à notre matraquage ; avec en prime tous les moyens « légaux » d’exercice du pouvoir. On ne reviendra pas sur ce sujet qui est aujourd’hui obsolète, n’ayant pas résisté à l’histoire. C’est de toutes façons le sort de tout mensonge.

    Les analyses ci-dessus constatent l’état actuel du peuple touareg au Niger et ébauchent aussi les causes historiques de cette situation en prenant comme référence le début de l’ère coloniale, puisque nos problèmes y prennent leurs sources. Tout comme avec le colon français, l’administration et la politique utilisée vis-à-vis de nous n’a jamais été la même vis-à-vis des autres. Nous étions sous un régime spécial et les décisions prises sur nous suivaient un circuit spécifique. Bref, nous faisons l’objet d’un traitement particulier. Toutes ces particularités, toutes ces discriminations et tout ce talonnage assidu ont constitué une dynamite aux mains du Niger et ses dirigeants ont tellement mal manipulé celle-ci qu’elle a fini par exploser. Mais comble de malhonnêteté, les dirigeants et les peuples qui les applaudissent s’interrogent sur les raisons de cette explosion. Pourtant, ces peuples sont témoin de ce qui nous arrive, malgré leur conscience politique proche de l’indigence, et pour cause, l’ampleur des injustices qui nous ont frappés est si visible et si grande qu’on ne peut pas ne pas la voir. Qu’ils s’en détournent et doutent de la légitimité de notre révolte nous offusque profondément. Et cela risque de changer le cours des choses, car nous trouvons dans leurs attitudes une dimension raciale, ce que ne revêt point notre lutte. Pourtant nous dénonçons un système dont eux aussi ont à se plaindre dans une certaine mesure.

    Après cette digression fort utile, nous examinons maintenant certains points culminants en aval desquels s’est précisée beaucoup plus l’attitude du Niger vis-à-vis de nous, les dirigeants prétextant y avoir trouvé la confirmation des mises en garde proférées par le colonisateur à notre propos.

    Deux ans après avoir pris le pouvoir, le Président Seyni Kountché rencontrait une première contestation de taille. Un coup d’État était tenté en 1976, précisément en mars. Il échoue. A la base de ce coup de force, des hommes issus de plusieurs souches mais de conviction politique commune : l’hégémonie pointante d’un seul groupe ethnique dans les rouages de l’État doit être stoppée à temps. Parmi les putschistes, seuls les Touaregs constituèrent un motif de persécution généralisée de leur peuple dans sa globalité. Pour les autres, les conséquences s’arrêtèrent vite. Mais pour nous, elles vont se poursuivre pendant longtemps et vont provoquer l’exil cette fois-ci de cadres. Kountché en arrêta beaucoup et d’autres lui échappèrent en s’exilant. Le pays qui tout naturellement était mieux indiqué, c’est la Libye. Les critères ayant guidé ce choix sont profondément historiques. Le Président Kountché s’étant brouillé avec Khaddafi depuis peu, y avait vu autre chose. Cet événement va être le catalyseur, ou mieux une raison de plus d’une méfiance qui va s’accompagner d’actions incisives, nettes et en plein jour. Tout est légitime cette fois et Kountché va naviguer à découvert. Mais il ignorait que c’était à contre-courant et inévitablement le bateau va couler. On n’infléchit pas l’histoire.

    Tous les déséquilibres socio-économiques et politiques décrits dans les pages ci-dessus sont le résultat de cette volonté politique d’anéantir les Touaregs, de les supprimer pour enfin souffler. Et pour mettre en oeuvre cette volonté et mieux gérer l’alerte provoquée par le coup de force de 1976, on décida d’affecter aux principales régions touarègues les hommes les plus durs du régime. Ils se relayèrent dans les départements d’Agadez et de Tahoua, noyaux dont la targuité est trop voyante. Les autres régions touarègues déjà diluées ont été jugées suffisamment hétérogènes pour inquiéter. L’astuce, comme nous l’avons expliqué dans les premières pages, consiste à dépeupler nos régions pour y transplanter d’autres populations. Dans l’Aïr où l’attrait existe déjà par l’essor économique créé pour elles, ces populations déferlent en masse ; parallèlement, on crée des conditions intenables pour les Touaregs afin de les pousser à s’en aller vers d’autres horizons. Dans ce cadre, on n’investit pas pour les populations locales ; on instaure une administration volontairement non adaptée ; on place une force de dissuasion militaire ; etc. Le plan marche et aujourd’hui c’est munis de ces preuves tronquées que les politiciens du Niger affirment souvent que les régions que nous revendiquons ne sont pas touarègues et que nous sommes intégrés. Voilà cette intégration que le Niger défend avec bec et ongles.

    Dans l’Azawagh, région qui n’attire pas comme on le souhaite d’autres populations autres que nomades, la démarche fut différente. Ici, comme on ne peut pas diluer, il faut alors casser l’équilibre de la communauté dans sa forme structurelle et dans son homogénéité politique. On eut recours à la multiplication des groupes pour mieux les opposer et les diviser. Le pouvoir passait à travers les fissures classiques qui peuvent exister dans toute société, les accentua et les utilisa pour créer les antagonismes qu’il voulait. Très vite les Kel Azawagh se retrouvèrent en train de se couper l’herbe sous les pieds les uns les autres. Cette situation créa un climat explosif dans la zone où la course avait pour enjeu de se voir bien coté par l’administration. Pour ce faire, la coupe revenait à celui qui aurait le plus dénoncé l’autre auprès du Gouvernement. Le péché le plus grave qui devait être rapporté demeure le lien entretenu avec les frères en exil en Libye. La hantise des dirigeants du Niger à l’époque était la présence des Touaregs chez Khaddafi, ceux-là mêmes qu’on poussa à l’exil après le coup de force de 1976 et ceux que les sécheresses et la conduite de l’État pendant celles-ci amenèrent à émigrer vers le Maghreb et principalement vers la Libye entre la fin des années 60 et le début des années 70. Faut-il le rappeler, le Niger était en alerte et un dispositif conséquent était en place. Ce dispositif consistait en une surveillance permanente de tous les Touaregs. Cette attitude correspond à celle de celui qui aurait causé un tort et qui s’attend à tout moment à payer le contre-coup. Il faut dire qu’à cette période, la résistance et l’opposition n’avaient même pas pris forme de façon radicale. Mais le Niger lui créera, quelques années plus tard, toutes les conditions pour qu’elle naisse, par la persistance de la marginalisation et de la persécution quotidienne que vit chaque Touareg dans sa chair et dans sa conscience.

    Cinq années après le coup de force de 1976, les enquêtes, les dénonciations, les mensonges de toutes sortes et de toutes parts, ont convaincu le Président Seyni Kountché de l’existence d’un complot touareg contre lui et il serait en préparation par un groupe de Touaregs de son entourage. Il s’était arrangé depuis peu à se les approcher pour mieux les surveiller et les prendre la main dans le sac. La psychose était vraiment à son paroxysme et le moindre bruit pouvait monter la surenchère et mettre le feu aux poudres. Alors un plan à grande échelle d’arrestations fut préparé. Il eut une faille et les Touaregs l’apprirent. Comme avec Kountché aucune explication n’était admise tant était forte sa conviction, la seule issue qui leur restait était la fuite. Ils s’organisèrent en un temps record et , une nuit, tous les Touaregs ciblés à l’échelle nationale s’éclipsèrent vers la Libye pour rejoindre leurs frères arrivés depuis des années. D’autres vagues les rejoignirent. Le président Kountché ne digéra jamais cet échec. Il n’arrivera pas à s’expliquer comment, compte tenu de la taille et de l’efficacité de ses services de police et de renseignements, les Touaregs qu’il avait ciblés s’étaient échappés avec une telle rapidité et une telle habileté qu’il en était resté abasourdi. Il y vit la main du diable. Cette fois-ci, nous prenions la décision d’entreprendre ce dont on nous soupçonne. L’opposition politique en vue de réclamer nos droits et la réparation des préjudices que nous subissons se forma et se radicalisa.

    Nous sommes au début des années 80 et le sol libyen y était propice car de toutes façons une formation militaire était exigée avant de rentrer dans les rouages économiques de ce pays. Le mouvement était d’envergure puisqu’il regroupait tous les mécontents du Niger, mais dans une large proportion, il était constitué de Touaregs. Le Niger se sentira en danger avec ces derniers seulement puisque la conviction était qu’ils sont les seuls susceptibles de se faire aider par Khaddafi. Là, les dirigeants du Niger se tromperont sur toute la ligne.

    On en était là quand survint la sécheresse de 84-85. Comme d’habitude, nos parents furent laissés à eux-mêmes. C’est l’occasion d’en finir avec eux. En plus des efforts intentionnels que les dirigeants déployaient pour nous affaiblir et nous soustraire toute capacité de résister ou de nous révolter, cette sécheresse était bienvenue pour parachever l’oeuvre. Elle eut le cortège de conséquences attendues et entre autres, elle provoqua un nouvel afflux d’exodants et d’exilés vers le Maghreb. Ils s’ajoutèrent aux précédentes vagues et radicalisèrent le mouvement. Trop, c’est trop en effet. Début 85, quelques jeunes gens décidèrent une visite à leurs familles dans l’Azawagh comme c’est de coutume. Il fallait apporter un appui financier à ces familles durement touchées par la sécheresse. Ils trouvèrent un spectacle désolant, révoltant. En prime aux pertes causées dans bétail par la calamité, une législation rigoureuse limitait au peu de bétail qui reste la liberté de mouvement de chercher d’autres pâturages. Cette même législation obligeait aux éleveurs un abattage massif en vue de rentabiliser leur bétail. Le vrai but visé n’était pas la rentabilisation, mais la diminution considérable de la seule source de revenus de nos parents, afin de leur donner le coup de grâce. Le cours du bétail chuta et provoqua la ruée des commerçants qui en profitèrent. Les éleveurs eux-mêmes rencontraient toutes les difficultés pour s’adonner à ce commerce, sans intermédiaires. L’homme de fer aux commandes du chef-lieu de département dont relève l’Azawagh, favorisait l’afflux et l’implantation des nomades peuhls qu’il dressait contre les autochtones. Toute cette situation créée à la faveur de la sécheresse de 1985 provoqua un violent désir de venger leurs parents chez les jeunes à l’esprit révolutionnaire. Ils décidèrent de regagner la Libye. Ils décidèrent à la volée de tirer la sonnette d’alarme avant de rentrer. Il faut alerter l’opinion internationale sur ce désastre et en même temps avertir les dirigeants du Niger que cela ne saurait durer.

    La localité de Tchintabaraden écopa d’une raclée conduite et exécutée par des armes prises sur les forces de sécurité en place. Ils se replient en emportant ces armes et des munitions pour couvrir leur repli. L’Armée alertée s’amena sur les lieux. Un détachement appuyé par les éléments locaux investit la ville et ses environs. Une chasse aux sorcières débuta. Tout Touareg est appréhendé, torturé, flagellé et emprisonné. Un autre détachement partit à la poursuite du commando improvisé qui avait exécuté l’opération. Sur leurs traces, tous les campements trouvés par les militaires auront leur part d’humiliation, de rafales, d’arrestations et de tortures. Une partie du commando rattrapée et maîtrisée après une rude bataille dont l’Armée nigérienne gardera un souvenir des plus mauvais. En fait, ceux qui étaient restés combattre ont couvert la fuite de leurs camarades. Ils se rendront à l’épuisement de leurs munitions après une journée et demi de combat. L’intensité de la bataille, l’efficacité de cette couverture menée avec un nombre limité d’armement et de munitions ainsi que le nombre réduit des membres du commando, constituaient des indices auxquels les experts militaires du Niger ont donné leur importance, et au besoin, on l’amplifie pour montrer l’ampleur de la menace qui pèse sur le Niger, afin de justifier tous les abus commis et à venir. L’alerte se renforça et le dispositif déjà présent dans le Nord fut réajusté à la mesure de la menace désormais ressentie de façon plus prononcée.

    Déjà en 1982, un imaginaire commando enflamma les esprits du côté des mines de l’Aïr. On donna à quelques soupçons et quelques indices mineurs la taille d’une invasion imminente du pays. Les victimes de l’alerte de 1976, de 1981, de 1982 et de 1985 resteront sous les verrous jusqu’en 1987. A cette date, le Président Seyni Kountché décéda. Nous espérions que ce serait la fin du cauchemar. Il fut vite remplacé par Ali Seïbou à la tête de l’État. Ce dernier, dans un souci de dénouer la crise généralisée créée par la dictature, adopta une politique de pacification, de décrispation comme ils aiment à l’appeler. Il relaxe tous les prisonniers d’opinion sans distinction. Il ferme les yeux sur les motifs et on pardonna même aux dangereux Touaregs.

    Le nouveau Président Ali Seïbou affichait vraiment le renouveau. Pour enlever au régime sa dimension militaire, il fut mis en place un processus démocratique conduit par un parti unique. Légitimé par des élections organisée suite à l’adoption d’une constitution en septembre 1989, le Président Seïbou élu prit fonction légalement en décembre 89. Juste avant, il se rendit en Libye, foyer de l’opposition touarègue, pour nous convaincre que vraiment les choses ont changé et que le Niger nouveau fait place à tous ses fils sans rancune. Sur promesses rassurantes d’insertion et de vrais plans de développement de nos régions, notre retour au bercail fut organisé avec la complicité de la Libye et l’aide d’organisations internationales. Au passage, même ceux qui étaient en Algérie furent concernés par ce retour.

    Nous avons cru pour la plupart à ce changement et nous avons mis fin à notre préparation militaire. Nous étions revenus sans arrière pensées. Mais ce qu’on va trouver au Niger n’est pas du tout différent de ce que nous y avons laissé des années plus tôt. La situation est pire qu’auparavant. L’astuce des dirigeants de l’époque était simple, elle revêtait seulement un aspect trompeur pour attirer l’oiseau vers l’appât. Lorsque nous étions sur notre terre d’exil, le Niger ne pouvait avoir aucun contrôle sur notre révolution. Il fallait trouver un moyen de nous ramener pour mieux nous contrôler, nous maîtriser et enfin nous détruire. Et le moyen était tout trouvé : la paix assortie des promesses de développement. Une sorte de pacte en quelque sorte. Tous les indices extérieurs manifestés par le pouvoir incitaient à la confiance, à l’espoir. Mais ce fut un plan insidieux qui a fini par donner son nom.

    Toutes les promesses faites par les dirigeants n’ont pas été tenues ; les premières aides d’insertion débloquées par les organismes étrangers ont suivi le chemin habituel, c’est-à-dire détournées. Installés dans des camps isolés, dans notre propre fief, nous faisions l’objet d’un traitement spécial qui dénotait les vraies intentions des autorités. Notre espoir et notre confiance ont donc reçu en retour l’habituelle méfiance accompagnée de mesures de sécurité très strictes. Cette situation fut entretenue pendant des mois au bout desquels nous avons pris l’initiative de nous référer aux autorités locales, afin de nous enquérir du sort de l’aide qui nous était destinée et dont nous avions appris le déblocage. Ce geste ne fut pas apprécié et quelques uns de nos camarades furent arrêtés et conduits en prison. Il devint clair pour nous que les intentions du Niger vis-à-vis de nous n’ont pas changé d’un iota dans le sens qui nous avait été développé pour nous faire revenir. Bien au contraire, on voulait en finir avec nous. Nous décidâmes alors de repartir en exil, après nos maintes protestations et démarches de faire relaxer nos frères arrêtés depuis quelques jours.

    A la suite d’une de ces protestations le 7 mai 1990, l’Armée se précipita sur les lieux à Tchintabaraden. Cette fois-ci, c’est une opération d’envergure. De toute façon le génocide a été préparé depuis longtemps. Des renforts sont arrivés de Niamey pour appuyer les éléments de Tahoua et ceux déjà présents à Tchintabaraden. Très vite, l’Azawagh fur quadrillé, passé au peigne fin. Objectif : les Touaregs et tout ce qui les symbolise. Il nous est extrêmement difficile de relater ces événements tant a été grande la douleur qu’ils causèrent et qui est encore présente en nous. Elle le restera longtemps. Toute la communauté touarègue est encore traumatisée et ne réalise pas quels peuvent être les mobiles ayant présidé à cette tragédie. Qu’est-ce qui peut pousser un pays à s’en prendre aussi violemment à une partie de sa population à laquelle il a déjà causé tous les préjudices possibles et qu’il prétend vouloir prendre en compte il y a juste quelques jours ? C’est certainement une volonté d’en finir une fois pour toutes. Après cette tragédie, est-il encore possible de songer à vivre ensemble avec des peuples qui l’ont cautionnée en soutenant ses instigateurs ? Dans notre situation au Niger, où les autorités ne mettaient même pas des gangs pour nous traiter, le simple silence des autres composantes du pays est condamnable. Et quand elles se mettent à approuver notre misère et nos malheurs, nous, Touaregs en prenons acte.

    Les massacres de Tchintabaraden, perpétrés contre un peuple qui occupe les 2/3 du territoire national, deuxième en importance démographique malgré tout ce qu’on en fait croire, auront des conséquences sans limites sur l’avenir du Sahara central et ses appendices. Parce que nous Touaregs n’oublierons pas nos soeurs, nos mères, nos épouses, violentées et violées après avoir vu leurs enfants balayés par des rafales. Nous n’oublierons jamais nos campements, nos puits et notre bétail mitraillés au canon. Il nous coûte d’écrire ces lignes sur ces événements dont l’écho nous parvient encore.

    Ces événements furent utilisés par les prétendues forces vives de la soi-disant nation, jumelés à un autre massacre dont les victimes ont été les étudiants, pour changer de main au pouvoir. On nous a promis la justice, au cours du rendez-vous historique de la Conférence nationale, où les peuples du Niger voulaient jeter les bases d’un État de droit. Avant ce rendez-vous, la justice nigérienne relaxa les Touaregs incarcérés pour atteinte à la sûreté de l’État suite aux arrestations de Tchintabaraden et suite aux rafles effectuées dans l’Aïr notamment à Iferwane en mars 90 et l’Azawagh. Les dirigeants du Niger ayant ordonné ces arrestations n’ont pas pu prouver ce dont ils accusent les Touaregs. Nous pensions que cela constituerait la preuve de la gratuité des actions de rejet, de marginalisation politique, d’abandon économique, d’anéantissement socio-culturel, dont nous avons été victimes depuis l’avènement du Niger et avant. Nous pensions que les autres peuples du Niger se sentiraient trahis et trompés par leurs dirigeants qui leur avaient menti à notre sujet. C’était l’impression qu’ils nous avaient donnée et nous avons pris part à la Conférence nationale en pensant que nous n’avions plus à démontrer notre bonne foi et notre volonté de vivre en symbiose avec les autres Nigériens. Le Niger qui devait naître de ce rendez-vous aura vu nos sacrifices en vies humaines, en exil, en pauvreté imméritée. Sans compter que nos régions et leurs richesses ont contribué aux bases premières de sa création en tant qu’entité géopolitique. C’est là toute l’ampleur de la méprise de ceux qui aspirent à y vivre en nous piétinant et en détournant les yeux de notre existence en tant que peuple avec ses dimensions géographiques, économiques, politiques, sociales et culturelles.

    Toutes ces volontés mesquines ne devraient pas survivre à la Conférence nationale.

    Mais malheureusement, tel a été le cas pendant son déroulement et durant les phases qui l’ont suivi. La justice que nos frères nous ont promise est restée lettre morte jusqu’à nos jours. En effet, « le problème touareg » inscrit à l’ordre du jour de la Conférence nationale sous le titre pudique et fallacieux « d’événement de Tchintabaraden » a été totalement escamoté et jeté aux calendes grecques. Ainsi, plusieurs officiers et hommes politiques et intouchables avaient trempé dans cette horrible affaire.

    La commission crimes et abus politiques a vu ses recommandations relatives à la mise en accusation de ces responsables rejetées par la Conférence nationale sous prétexte « qu’ils ont agi dans l’exercice de leurs fonctions »… Voire !

    Le Capitaine Maliki, héros de son état fut acclamé par la salle lorsque avec le plus grand mépris, il exposait comment il a mené sa sale et ignoble besogne, et surtout quand il a décrit la manière macabre dont il a achevé le vieux Abdoulmoumine qui agonisait suite aux tortures subies.

    A défaut de concrétiser nos espoirs d’être enfin compris et pris en compte, la conférence aurait dû au moins arrêter et juger tous les responsables des massacres de Tchintabaraden dont tout le monde a reconnu l’ampleur et la gratuité. Ils sont pourtant connus. Leurs fautes aussi. Pourtant ils courent encore, ou mieux, ils vivent en toute tranquillité au Niger sans regrets ni remords. Les Nigériens ont renoncé à les punir. Pire, ils les comprennent, les approuvent et les félicitent pour la besogne dont ils s’étaient chargés.

    Que nous reste-t-il après avoir compté sur la fraternité, la compréhension et l’appui et qui finalement n’ont pas été au rendez-vous ? Imaginez l’ampleur de notre déception quand nous nous étions touchés les coeurs et le sang et que nous n’y sentions pas les bons sentiments que nous sommes en droit d’attendre de nos frères. Et en prime, on pousse l’audace jusqu’à mettre en doute la légitimité de nous révolter et de réclamer nos droits.

    Qui nous reste-t-il pour nous défendre ? Devons-nous renoncer à l’existence ? Nous devrions peut-être demander à la terre de s’ouvrir pour nous engloutir !!! Non, on se battra jusqu’au bout. Que ceux qui nous ont causé tous ces préjudices s’apprêtent, la guerre ne fait que commencer. Parce que, voyez-vous, les Touaregs lassés par tous ces espoirs déçus ont cherché les canons et les roquettes eux aussi. Nous reprenons les mêmes qui ont tué nos soeurs et nos mères, ceux-là mêmes qui voulaient nous assujettir. Partant de la déception née de la Conférence nationale et au regard de l’expérience que nous avons de notre « pays », nous avons compris que la lutte armée est la seule solution qui vaille devant tant d’injustice, de mépris et d’exclusion. Ainsi naquit le FLAA fin 1991, premier noyau de la résistance armée. Dès lors la Résistance Armée tirera du Niger et de ceux qui l’avalisent, les droits à la vie et à la décence des Touaregs, par les arguments des armes et des verbes. Après avoir suspendu notre Révolution depuis 1918, suite à la résistance que nous opposâmes à la France, nous avons vécu près d’un siècle de colonisation dont la dernière, c’est-à-dire celle d’aujourd’hui, est le prolongement de la première. Pendant toute cette durée, nous avons attendu une amélioration et notre attente a été ponctuée de tous les abus développés ci-dessus. Eh bien, pour le reste de notre vie, nous avons pris la ferme décision de déterrer la hache de guerre. Nous reprenons le flambeau de notre Révolution.

    Cependant, nous avons maintenu jusqu’ici une ouverture vers une solution pacifique et durable, afin d’entendre ce que nous proposent les dirigeants politiques du Niger et les autres composantes du pays.

    En effet, dès janvier 1992, la Résistance Armée n’a ménagea aucun effort pour démontrer la volonté d’aller vers la paix avant d’arriver à un point de non-retour. Cette volonté, nous l’avons aussi prouvée par notre conduite et le comportement de notre Armée, qui est restée maîtresse d’elle-même en dépit de la poursuite jusqu’à nos jours des massacres de nos populations par l’Armée nigérienne. Les instances dirigeantes de notre Révolution ont accepté une trêve dès mai 1992, trêve au bout de laquelle les autorités du Niger ont persisté dans la mauvaise volonté et en ont profité pour rééquiper leur Armée qui est partie buter contre nos positions. Après une activité militaire intense qui a duré des mois, les dirigeants du Niger se sont rendus compte que la solution militaire ne peut pas venir à bout de notre détermination. Ils ont alors opté pour une autre solution. Il faut maintenant persécuter l’élite touarègue qui prétendument nous épaule. Le pouvoir nigérien , à travers « sa troupe » manipulée et enragée, arrête systématiquement toute l’élite touarègue et autres en les accusant de connivence avec la Résistance Armée. Ce plan machiavélique avait pour objectifs, entre autres :

    – les otages ainsi faits par le pouvoir devaient servir d’arme de chantage pour obtenir la libération des prisonniers de guerre détenus par la Résistance

    – créer un climat général de tension pour déboucher sur une guerre civile

    – écarter tout Touareg susceptible d’être élu dans l’échiquier politique nigérien à la veille de la mascarade d’élections en perspective.

    Dans le même ordre d’idées, la Cour Suprême refusa sans façon toute candidature aux Touaregs à ces prétendues élections. Après de multiples pressions de l’opinion internationale, certains furent libérés provisoirement et d’autres séquestrés pendant un mois par une seconde troupe montée par le pouvoir constituée par des prisonniers de droit commun cette fois-ci. En fin de compte, les conséquences de cette triste épopée de notre peuple furent :

    – l’exclusion du peuple touareg de tous les scrutins

    – le perte des quelques rares emplois qui assuraient la subsistance de certaines familles

    – la dislocation du tissu social touareg entraînant un exil massif

    – l’humiliation des quelques rares responsables politiques et coutumiers

    – l’aiguisement de la haine et de la méfiance entre les peuples, ayant entraîné des affrontements meurtriers.

    Le clou s’enfonce complètement. Au mépris des droits de l’Homme et de leurs promesses de négocier vers une solution pacifique, les autorités politiques du Niger et leur Armée ont continué à avoir un comportement contraire à la conduite normale d’un État qui se respecte. Après cette campagne, qui montra une fois de plus la réelle volonté du Niger à l’opinion internationale, notre Résistance Armée est toujours là intacte, égale à elle-même et fidèle à sa ligne de conduite. Comble de mauvaise foi, les éléments de forces de sécurité et de défense que nous avons fait prisonniers dans nos différentes opérations commando, ont continué à être appelés « otages ». La terminologie classique utilisée en situation de guerre est ignorée à dessein pour donner une autre dimension à notre lutte. C’est certainement pour cette raison, d’ailleurs les pouvoirs en place et l’Armée ne le cachaient pas, qu’une partie de la population touarègue a été prise en otage pour fléchir nos positions et faire libérer les prisonniers que nous avions pris armes à la main. Est-ce que le Niger est prêt à tout moment à peser sur les Touaregs pour sauvegarder « ses intérêts » ? Brandir en bouclier sa propre population est pour nous une preuve supplémentaire que pour le Niger, les Touaregs ne représentent rien. Et cela nous conforte dans notre volonté de chercher au peuple touareg un bien-être et une autre structure politico-administrative, autre que celle qu’il a connue jusqu’ici. Nous lutterons contre cette volonté manifeste du Niger de maintenir les Touaregs dans le statu quo.

    Malgré toutes ces contradictions et tous ces revirements qui ont caractérisé l’attitude des autorités du Niger, même après que nous eûmes fait preuve de disponibilité et d’esprit d’ouverture, la Résistance Armée a continué à faire des concessions. Nous avons en effet suspendu à maintes reprises nos activités militaires pour permettre l’avancement du processus de paix. Nous avons observé des trêves unilatérales pour apaiser le climat. Enfin, marque tangible de bonne volonté, nous relaxions en avril 1993 tous les prisonniers de guerre que nous détenons. Ces derniers témoigneront eux-mêmes après leur libération de l’excellent traitement dont ils ont bénéficié au cours de leur détention, démentant ainsi tous les mensonges entretenus par les autorités à ce sujet.

    Pendant tout ce temps, l’Armée circule entre les campements de nos parents pillant, torturant, massacrant hommes et bétail. Cette situation demeure encore. Le Gouvernement le sait. Et nous, nous continuons à tenir la bride à notre Armée qui voit chaque jour l’Armée nigérienne se replier sur leurs parents à chaque fois qu’elle essuie une défaite face à elle. Nous ne pouvons pas garantir la pérennité d’un tel contraste. Il est préférable qu’on nous évite l’obligation d’une réplique. Elle sera à la mesure de ce que subissent nos populations. En d’autres termes, il faut qu’on nous épargne de revêtir un aspect racial à notre lutte. Qu’on cesse de vouloir nous conduire vers cette extrémité.

    Nous ne pouvons pas terminer cette rétrospective, fort incomplète d’ailleurs, sans évoquer la prétendue démocratie en vogue au Niger. D’emblée, la Résistance Armée et par delà, les Touaregs, disent sans détours qu’ils n’y croient guère. Dans la forme comme dans le fond. Dans sa forme, il faut rappeler que notre peuple n’y a pas prit part. L’élite du peuple était sous les verrous au moment de tous les scrutins ; qui d’autre peut les y représenter ? Pas les membres des autres composantes quand même !!! Ils ont applaudi son massacre, sa marginalisation, tous les abus qu’il a endurés. Nous n’oublions pas. La masse populaire touarègue n’a pas voté non plus. Qu’on se réfère aux taux de participation dans les régions touarègues. Ils reflètent ce que les Touaregs pensent de cette démocratie tronquée. Ils n’amèneront pas au pouvoir des gens qui vont les égorger demain. Ils ont cessé de croire aux mirages et aux promesses laissées lettre morte. Bref, ils ont enregistré les leçons du passé. Si seulement on leur donnait la parole… !

    Dans le fond, cette démocratie ne peut pas faire vivre un mort-né. Elle a satisfait en partie l’aspect théorique d’une structure. Mais elle n’y insufflera pas un souffle, car il y a encore des clivages, des non-dit. Elle a éludé trop de questions vitales. Les principales peuvent se résumer ainsi : faut-il reconduire cette forme d’État qui a déjà montré toutes ses limites ? De quelle manière les composantes de ce pays vont-elles participer, en toute égalité, en restant elles-mêmes, dans le cours de la construction de la future nation, dans un jeu franc sans accrocs ?

    Comment le Niger compte-t-il développer cette richesse qu’est sa diversité, dans les dimensions géopolitiques, économiques et socio-culturelles souhaitées ?

    En cherchant à répondre à ces questions, la Résistance Armée dans le cadre de sa lutte de défense des intérêts du peuple touareg a exploré en toute lucidité toutes les voies. Il ressort de cette réflexion menée par des Nigériens, qu’il n’y a qu’une seule voie qui reste au Niger pour sauver les meubles, comme on dit : prendre résolument le chemin d’une nouvelle forme d’État. Une forme d’État qui permettrait à tous les peuples du Niger d’être maîtres de leur vie dans toute son étendue politique, administrative, économique, sociale et culturelle. Leur laisser la latitude, le choix de la forme d’adhésion au projet de nation. C’est cela que la Coordination de la Résistance Armée (CRA) appelle Programme cadre de la Résistance.

    C’est ainsi que le définit la CRA et l’exige dans l’état actuel du Niger s’il désire sauvegarder son unité. De toutes façons, avant que cet espace ne s’appelle Niger, c’est-à-dire avant cette grande et malvenue ingérence qu’on appelle colonisation, ce mal du siècle, l’espace géopolitique ainsi nommé était fédéré. Malgré l’indépendance des entités qui le composaient et qui le composent encore, elles entretenaient des relations, même si elles se faisaient la guerre quelques fois, comme se l’étaient faite les entités qui composent les USA d’aujourd’hui. Avant la France, cet espace était partagé par des frontières respectées et entretenues par ces peuples. Sans son intervention, ces peuples allaient tout droit vers une nation moderne et forte. C’est fort de cela que la CRA propose un retour aux sources sans accrocs majeurs. Ce qui facilité les choses, c’est qu’au Niger, tout le monde connaît chez lui. Et tout le monde vit son moi à lui depuis toujours. Pourquoi ne pas le vivre sans se cacher, sans en avoir honte et sans piétiner l’autre, afin d’aller avec lui vers un objectif commun ? Dire cette vérité n’est pas du tout antipatriotisme. Alors rétablissons les choses en songeant à ne pas oublier l’objectivité, l’honnêteté intellectuelle et ne pas blesser l’histoire et la géographie. C’est l’option que proposent les Touaregs aux autres Nigériens et c’est comme cela qu’ils entendent vivre au Niger et participer à la réalisation de cette nation qui doit enfin commencer. Si les autres peuples le désirent, c’est tant mieux. Dans le cas contraire, la CRA aura au moins le mérite de l’avoir proposé et les chemins se sépareront. Ce serait dommage. On aura raté le tournant.

    Voilà les lignes qu’il faut lire et comprendre dans leur essence, afin de saisir la vérité de notre lutte et le sens du Programme cadre de la Résistance qui syncrétise les revendications de la CRA. Ce programme cadre s’étend sur les points suivants :

    – Un redécoupage des Régions afin de rétablir la vérité historique et géopolitique, et que chaque groupe au Niger retrouve son milieu authentique ; pour qu’enfin soient identifiées clairement les Régions, ce qui mettrait fin à la dilution actuelle et limiterait les empiétement intempestifs à l’origine de frictions fréquentes et d’imprécisions administratives et politiques.

    – Pour les Régions touarègues qui seront dégagées par ce redécoupage et que la CRA revendique, c’est-à-dire tous les appendices de l’Aïr et de l’Azawagh dilué à dessein, dans les actuelles régions de Zinder, Maradi et Tillabery, nous exigeons des structures politico-administratives et socio-économiques spécifiques autonomes et gérées par leurs dignes fils. Elles auront à l’échelle nationale une représentation proportionnelle à leur importance et qu’elles se choisiront en toute liberté. Les détails de ces structures sont donnés dans le Programme cadre ci-joint, leur tracé est fourni en annexe. Elles auront les dotations en budget, en cadres techniques, en force de sécurité et de défense, dans les proportions développées dans le Programme cadre.

    – La CRA exige l’identification, l’inculpation et le jugement des responsables de tous les massacres perpétrés contre les Touaregs et principalement ceux de Tchintabaraden de 1990 ; La réhabilitation et le dédommagement des victimes ainsi que les faits de guerre dirigés contre les populations touarègues depuis le déclenchement du conflit. Un comité d’enquête international et neutre doit être créé à cet effet.

    – Toutes ces revendications seront obligatoirement entérinées et consignées dans la Constitution du Niger, qui sera alors révisée et reprofilée en conséquence. Il est clair et nous l’avons déjà dit à maintes reprises, que le préalable fondamental et incontournable demeure la démilitarisation complète et immédiate de toutes les zones touarègues, ainsi que le désarmement des milices armées montées et équipées contre les populations touarègues auxquelles elles ont causé tant de préjudice allant du pillage, la calomnie mensongère, aux massacres. Les responsables de ces milices et ceux qui les ont montées doivent être identifiés et punis. En effet, dans leur politique de destruction des fondements de notre peuple, les dirigeants nigériens ont mis en place ces milices armées pour :

    – créer un conflit ouvert entre les communautés du Nord et détourner ainsi la Résistance de ses objectifs ;

    – créer un climat d’insécurité général dans le Sahara central aux fins de dresser les pays riverains du Sahara contre les Touaregs.

    En tout état de cause, la CRA met en garde les pouvoirs nigériens sur l’impossibilité d’atteindre tout développement dans la politique d’écrasement d’identités et du refus du droit à la différence, constituant jusqu’ici la règle politique en vigueur. Par conséquent, nous refusons fermement toute forme de recolonisation du Nord par le Sud.

    Février 1994