Catégorie : Sahel

Actualité générale et géopolitique centrée sur la zone sahélienne.

  • Nord-Mali : hivernage sanglant à Anéfis, revers tactique majeur pour l’État-major

    Nord-Mali : hivernage sanglant à Anéfis, revers tactique majeur pour l’État-major

    Décryptage d’une embuscade historique marquant un tournant critique dans la stratégie militaire malienne et ses alliances russes.

    L’offensive conjointe menée par le Front de libération de l’Azawad (FLA) et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) contre un convoi des Forces armées maliennes s’inscrit comme l’un des échecs opérationnels les plus lourds de ces quinze dernières années dans le nord du pays, révélant de profondes failles de coordination tactique.

    L’examen rigoureux des faits bruts rapportés permet de cartographier la séquence opérationnelle qui a conduit au drame du samedi 18 juillet. La ville stratégique d’Anéfis, épicentre de tensions géopolitiques aiguës, a fait l’objet d’une lutte acharnée au cours des dernières semaines. Début juillet, une alliance tactique inédite entre les indépendantistes touareg du FLA et la nébuleuse jihadiste du JNIM (affiliée à Al-Qaïda) avait débouché sur une prise temporaire de la localité, encerclant le camp retranché tenu conjointement par les Forces armées maliennes (Fama) et les supplétifs russes d’Africa Corps.

    Le 18 juillet, alors qu’un convoi militaire entamait son repli en direction de Gao, la colonne est tombée dans une embuscade d’une violence inouïe. Les bilans officieux et locaux font état de plus de 50 militaires tués, dont certains sommairement exécutés, selon des sources internes à l’armée et d’au moins 24 prisonniers aux mains des belligérants coalisés.

    Bilan chiffré et indicateurs opérationnels

    • Date de l’attaque : Samedi 18 juillet.
    • Localisation : Trajet d’Anéfis vers Gao (Nord-Mali).
    • Bilan humain : Plus de 50 militaires maliens tués, 24 prisonniers recensés.
    • Forces en présence (Assaillants) : Front de libération de l’Azawad (FLA) et Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM).
    • Forces engagées (Défense) : Forces armées maliennes (Fama) et paramilitaires d’Africa Corps (Russie).

    Cette débâcte s’inscrit dans un cycle multidimensionnel de crises qui secoue le Mali depuis 2012. Sur le plan politique, les autorités issues des transitions militaires de 2020 et 2021 tirent leur légitimité de la promesse absolue de restauration de la souveraineté territoriale et de pacification. Or, la coopération renforcée avec les mercenaires russes, censée inverser le rapport de force face aux groupes armés terroristes et indépendantistes, se heurte à de graves défaillances de coordination et de doctrine militaire commune.

    Sources d’origine et références documentaires :

    Informations de base issues des dépêches de l’Agence France-Presse (AFP) relayées par Jeune Afrique. Analyse originale rédigée conformément aux normes d’intégrité journalistique et de protection de la propriété intellectuelle.

  • La Bataille d’Anéfis : quand les armes cèdent la place à la guerre des récits

    La Bataille d’Anéfis : quand les armes cèdent la place à la guerre des récits

    Décryptage d’un affrontement de six jours dans le nord du Mali, entre réalités de terrain et propagandes croisées.

    La prise de la ville stratégique d’Anéfis a donné lieu à un double affrontement : une violente bataille de six jours sur le terrain entre le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim) et le Front de libération de l’Azawad (FLA) d’un côté, et les forces armées maliennes alliées à l’Africa Corps de l’autre, suivie immédiatement d’une guerre de communication acharnée.

    1. La Chronologie des Opérations : du piège de Tabrichat à la percée

    L’analyse des faits permet de retracer le déroulement précis des opérations militaires qui se sont jouées sur l’axe Gao-Kidal. Le 4 juillet, la coalition formée par le FLA et le Jnim s’empare d’Anéfis, un verrou stratégique localisé à l’intersection des routes desservant Gao, Kidal et Aguelhok, tandis que des attaques de diversion secourent d’autres localités. Les forces régulières et les mercenaires russes parviennent à se retrancher dans le camp militaire local.

    Le 5 juillet, un premier convoi de secours de quarante véhicules quitte Gao mais subit une lourde embuscade à Tabrichat, perdant plusieurs véhicules et provoquant la destruction d’un hélicoptère Mi-24 russe, tandis que d’autres appareils renoncent à atterrir. Du 7 au 8 juillet, un second convoi d’envergure est formé, regroupant environ 200 hommes de l’Africa Corps, 100 soldats maliens, une soixantaine de véhicules, ainsi que des supplétifs touareg loyalistes du Gatia et du MSA. Le 9 juillet, attaqué à proximité de Tabankort, le convoi force le passage après une dizaine d’heures de combat pour finalement entrer dans Anéfis aux alentours de 20 heures.

    Indicateurs de la Séquence Opérationnelle

    • Durée des combats : Six jours intenses sur l’axe Gao-Kidal.
    • Enjeu géographique : Contrôle du verrou stratégique d’Anéfis.
    • Forces en présence : Coalition FLA-Jnim face aux Fama, Africa Corps et supplétifs touareg.
    • Dénouement matériel : Entrée du convoi de ravitaillement le 9 juillet au soir après de lourdes pertes.

    2. Les stratégies de propagande et les mensonges par omission

    Chaque camp belligérant a façonné sa propre narration pour occulter ses revers et amplifier ses succès. Le communiqué du FLA s’arrête stratégiquement au 9 juillet pour proclamer la « mise en échec » du convoi ennemi, omettant totalement d’en mentionner l’arrivée effective à Anéfis le soir même. Ce texte concède toutefois implicitement la difficulté de tenir durablement une position face à la suprématie aérienne des drones et des avions Sukhoï, tout en officialisant une fusion opérationnelle inédite entre les unités du Jnim dirigées conjointement par Iyad Ag Ghali et Alghabass Ag Intalla.

    En face, les canaux de l’Africa Corps optent pour une inflation symétrique en décrivant une coalition ennemie massive de 5 000 combattants soutenue par des instructeurs étrangers, tout en minimisant leurs propres pertes matérielles et humaines malgré la destruction documentée de l’hélicoptère Mi-24. Bamako en vient ainsi à sous-traiter la diffusion de ses images de victoire à des canaux moscovites.

    3. La Fragilité d’un territoire sous tutelle

    Au terme de cette séquence, la réalité d’Anéfis met en lumière la précarité de la position de l’État malien. Pour ravitailler une garnison située à une centaine de kilomètres de Gao, l’armée a nécessité un déploiement combinant des mercenaires russes et des supplétifs locaux connaissant parfaitement le terrain. Cette configuration illustre les limites structurelles d’un État contraint de tenir son territoire par procuration — aérienne avec Moscou et terrestre avec ses alliés touareg face à une coalition insurrectionnelle et jihadiste capable d’interdire les axes routiers sans pour autant pouvoir conserver durablement les zones conquises.

    Références et Transparence :

    Article initialement publié par Sahel Horizon et relayé par Courrier International sous le titre « À Anéfis, dans le nord du Mali, une bataille militaire autant que de communication ». Analyse originale reformulée conformément aux exigences de propriété intellectuelle.

  • Niger : Azawad-Mali, la neutralité comme impératif politique

    Niger : Azawad-Mali, la neutralité comme impératif politique

    À défaut de pouvoir jouer un rôle de médiateur, la sagesse commande au Niger de se tenir résolument à l’écart du conflit qui oppose Bamako à l’Azawad. Ce n’est pas seulement une option diplomatique parmi d’autres : c’est une condition cruciale pour la cohésion interne du Niger lui-même.

    Un conflit plus vieux que l’État malien lui-même

    Le conflit qui embrase aujourd’hui le nord du Mali n’a rien d’une crise conjoncturelle. Ses racines plongent dans la première rébellion touarègue de 1916-1917, se sont approfondies lors des soulèvements de 1962-1964 et de 1990-1996, et ont ressurgi avec la proclamation de l’indépendance de l’Azawad en 2012. Chaque cycle a suivi le même schéma : un État central qui répond par la force à une revendication politique, un accord de paix signé sous contrainte, comme les Accords d’Alger de 2015, puis un accord qui s’enlise faute de mise en œuvre réelle. L’offensive coordonnée du 25 avril 2026, menée conjointement par le Front de libération de l’Azawad et le JNIM contre Bamako, Kati, Kidal, Gao, Sévaré et Mopti, n’est donc pas un événement isolé : c’est la réapparition, sous une forme plus violente, d’une question jamais réglée, celle du statut politique des populations du Nord et de leur place dans l’architecture de l’État malien. S’imaginer que le Niger puisse s’immiscer dans un tel contentieux sans en subir le contrecoup relève de l’aveuglement. Ce que Bamako combat sous l’étiquette du terrorisme est aussi, en profondeur, une question de reconnaissance politique et territoriale. Une question que le Niger connaît intimement, pour l’avoir lui-même affrontée lors de ses propres rébellions.

    Une communauté transfrontalière, un risque de contagion directe

    C’est là que le danger devient concret. Les communautés combattues dans l’Azawad ne sont pas circonscrites aux frontières maliennes : Elles sont réparties entre le Mali, le Niger, l’Algérie, le Burkina Faso et la Libye. Une guerre menée contre l’Azawad n’est donc jamais une guerre strictement malienne : elle traverse les frontières héritées de la colonisation et vient percuter directement l’équilibre communautaire nigérien.

    S’engager militairement aux côtés de Bamako reviendrait, pour Niamey, à importer chez lui les lignes de fracture d’un conflit qui n’est pas le sien, et à transformer une solidarité d’alliance en facteur de déstabilisation intérieure.

    Or c’est précisément cette ligne que le Niger a commencé à franchir. Après les attaques du 25 avril, la force conjointe de l’Alliance des États du Sahel, dont le Niger est un pilier majeur, aurait mené des campagnes aériennes en territoire malien contre les positions du FLA. Le porte-parole du Front de libération de l’Azawad a aussitôt appelé le Niger et le Burkina Faso à rester en dehors des événements maliens. Cet appel ne doit pas être écarté comme une simple posture rhétorique : il signale que la population elle-même perçoit l’engagement nigérien comme une ligne rouge, et que chaque sortie aérienne contre l’Azawad rapproche un peu plus le Niger du risque qu’il prétend éviter.

    Le mirage d’une politique de l’AES « sans ethnicité »

    Personne n’est dupe des discours souverainistes qui prétendent qu’une politique de l’AES existerait en dehors de toute considération communautaire. Sous le vernis de la lutte antiterroriste se dessine une logique bien plus ancienne : celle de la préservation des équilibres de pouvoir hérités de la colonisation française, où les groupes qui ont capté l’appareil d’État au moment des indépendances continuent d’en définir seuls les termes de la sécurité et de la légitimité. Traiter comme un bloc unique le FLA, mouvement politique azawadien aux revendications politiques anciennes, et le JNIM, coalition jihadiste transnationale affiliée à Al-Qaïda, sert cette confusion : elle permet de requalifier en terrorisme une demande de reconnaissance politique, et de justifier par les armes ce qui appelait une négociation.

    C’est précisément ce schéma qu’il faut aujourd’hui dépasser, pour que les peuples de la sous-région puissent construire, par eux-mêmes, une gouvernance véritablement inclusive, fondée sur des institutions qui émanent de leurs aspirations communes plutôt que sur la reconduction de rapports de force hérités d’un ordre colonial jamais soldé.

    Refonder la sécurité sur la gouvernance, non sur la force

    Le retour aux rapports de force comme unique boussole de la stabilisation régionale n’a, en soixante ans, jamais produit de paix durable au Sahel, seulement des trêves précaires entre deux cycles de violence. Chaque intervention militaire a acheté du temps sans jamais répondre à la question de fond : ce que les communautés du Nord estiment leur être dû, en matière de reconnaissance politique, d’inclusion économique et de droits sur leurs terres. Faire l’économie de cette question, une fois de plus, c’est préparer la prochaine rébellion.

    Pour le Niger, l’enjeu dépasse donc la simple realpolitik de l’alliance régionale. Il s’agit de préserver, chez lui, la possibilité d’un traitement politique, et non sécuritaire, de ses propres questions communautaires. C’est cette exigence, plus que toute autre considération diplomatique, qui doit guider Niamey vers la retenue.

    Abdoulahi ATTAYOUB
    Consultant
    Lyon (France) 08 juillet 2026

  • Azawad-Mali : quand le principe de réalité rattrape enfin le terrain

    Azawad-Mali : quand le principe de réalité rattrape enfin le terrain

    Depuis l’attaque spectaculaire du 25 avril au Mali, qui a visé plusieurs villes simultanément, la question de l’Azawad a pris un nouveau tournant. Le pouvoir militaire voit l’un de ses principaux arguments de légitimation s’effriter aux yeux de ses soutiens, tandis que l’horizon politique s’assombrit davantage. La mort, lors de l’attaque de Bamako, du ministre de la Défense Sadio Camara, a précipité la Transition dans une situation de non-retour, déjà fragilisée par des tensions internes et par la pression croissante des groupes armés non étatiques (GAN).

    Considéré comme le numéro deux du régime et surtout comme le principal idéologue et architecte de l’Alliance des États du Sahel (AES), Sadio Camara incarnait des choix idéologiques qui ont largement contribué à isoler le Sahel central et à plonger les trois pays membres (Mali, Niger et Burkina Faso) dans une impasse à la fois existentielle et géopolitique. Sa disparition rebat les cartes : il s’agit désormais de limiter les dégâts et de tenter de revenir à une gouvernance réaliste, centrée sur les intérêts des populations avant toute autre considération. Le populisme qui prévaut depuis l’avènement de ces régimes militaires a profondément désorienté les citoyens, désormais nombreux à ne plus pouvoir suivre des choix hasardeux dont les limites apparaissent aujourd’hui au grand jour.

    Cette désorientation a trouvé un relais tout trouvé sur les réseaux sociaux, où les fanfaronnades de quelques figures se réclamant du panafricanisme ont prospéré, avec la complaisance de certains médias en quête de positionnement idéologique. Les juntes sahéliennes avaient cru trouver en eux des maîtres à penser ; elles découvrent aujourd’hui des charlatans opportunistes, au service d’intérêts étrangers à la région, voire au continent tout entier. Ces influenceurs se sont nourris des fragilités des régimes militaires et d’un climat de paranoïa qu’ils ont eux-mêmes contribué à entretenir — un climat qui a longtemps étouffé les dimensions constructives susceptibles de donner davantage de crédibilité à leur projet politique pour la sous-région.

    Au-delà de cette dérive idéologique, c’est sur le terrain que le bilan est le plus accablant. Le régime militaire actuel porte la responsabilité de pogroms ethniques, et les généraux au pouvoir doivent répondre de crimes abominables commis sur des bases communautaires. Le mode opératoire des armées lors des exactions perpétrées contre les civils touaregs, peuls et arabes correspond en tout point à la définition généralement admise du terrorisme. Les responsables politiques et militaires de ces exactions ont davantage leur place devant la Cour pénale internationale qu’à la tête de leurs États.

    Dénoncer la politique suicidaire et irresponsable des autorités actuelles ne revient pas à attaquer le Mali bien au contraire. L’État malien et ses institutions sont pris en otage par un système autocentré, dont la politique risque d’achever la dislocation du projet national. La diversion consistant à focaliser l’attention sur Kidal et sur des communautés pastorales globalement amalgamées au terrorisme ne saurait tenir lieu de projet politique. Ceux qui s’engouffrent dans cette grille de lecture contribuent au chaos et à la décomposition du tissu encore embryonnaire d’un Mali « un et indivisible » qu’ils prétendent par ailleurs défendre.

    Le principe doit pourtant être simple : une armée nationale qui s’attaque à une partie de sa population sur des bases ethniques devient de fait une milice au service d’intérêts particuliers, et ne saurait revendiquer un quelconque monopole de la violence légitime. Dès lors qu’elle sort de sa mission régalienne de protection des citoyens et du territoire, elle perd toute légitimité aux yeux de la communauté internationale. Cette dérive trouve son prolongement dans une diplomatie malienne marquée par une rhétorique radicale, étrangement décalée par rapport à la posture qu’aurait dictée la realpolitik, au regard de la géographie du pays, de son histoire et, surtout, d’une évaluation objective de ses capacités face aux réalités géopolitiques régionales et internationales.

    Pour que la question de l’injustice et de la violence d’État ne reste pas la seule manifestation d’une mauvaise gouvernance portée par une élite avide de pouvoir et dépourvue de vision pour l’avenir de ces pays, il est essentiel que la solidarité entre communautés s’exprime en dehors des cercles associés au régime en place. Or, certains ont jugé pertinent de qualifier l’Azawad de « fabrication », laissant entendre que le Mali, lui, n’en serait pas une. Cette liberté avec l’honnêteté intellectuelle en dit long sur le parti pris de certains « spécialistes », dont la posture et la légitimité prêtent réellement à question.

    D’autres, dans le même registre, continuent de relayer l’argument du pouvoir militaire malien selon lequel la France aurait eu tort de ne pas accompagner l’armée malienne à Kidal lors de la reprise de l’Azawad pendant l’opération Serval. Ces spécialistes semblent oublier ou ignorer comment l’armée malienne s’est comportée depuis les années 1990 dans la région de Kidal et dans l’Azawad en général. Pourquoi ne parlent-ils pas des milliers de civils massacrés par cette même armée à Léré, à Gossi, et ailleurs ? De quel État souverain et légitime parle-t-on, lorsque celui-ci massacre régulièrement des civils et mène des opérations régulièrement qualifiées de nettoyage ethnique ? Occulter cet aspect de la situation, par conformisme ou par opportunisme, affaiblit considérablement des analyses qui pourraient, par ailleurs, s’avérer pertinentes.

    Abdoulahi ATTAYOUB

    Consultant

    Lyon (France)          

  • Sahel central : L’impunité, pilier central de la mal-gouvernance

    La lutte contre l’impunité n’est pas une option parmi d’autres : c’est le préalable à toute paix durable

    Le Sahel central est devenu l’une des régions du monde où la violence se banalise le plus rapidement, s’inscrivant progressivement dans les esprits comme une modalité ordinaire des rapports entre les différentes composantes du corps social. À la violence structurelle, historiquement liée aux tensions socio-économiques, vient désormais s’ajouter une violence d’un autre ordre, plus insidieuse encore : celle qui résulte du retrait de l’État de ses fonctions régulatrices fondamentales, garantes de la stabilité et de la quiétude des populations.

    Un État absent face à une société qui s’arme

    Faute de solutions alternatives crédibles pour contenir l’expansion des groupes armés non étatiques et du banditisme, qui prospèrent dans le désordre d’une gouvernance politique de plus en plus défaillante, des communautés entières et des territoires s’enfoncent dans une logique d’autodéfense que les autorités peinent à encadrer, encore moins à endiguer. Cette dynamique constitue, selon de nombreux observateurs avertis, l’une des menaces les plus immédiates pesant sur la stabilité et l’avenir institutionnel de l’espace sahélien.

    La perte de contrôle de la situation par les autorités publiques se manifeste par des initiatives souvent hasardeuses, susceptibles d’aggraver les tensions plutôt que de les résoudre. La création de milices aux mandats imprécis et à l’encadrement insuffisant nourrit un sentiment de fragmentation et de repli communautaire qui va à l’encontre de l’unité nationale, pourtant plus nécessaire que jamais pour que ces États justifient leur viabilité aux yeux de leurs populations et de la communauté internationale.

    Des signaux alarmants du délitement de l’État

    Les exemples de cette dérive sont désormais trop nombreux et trop graves pour être ignorés.

    Au Niger, des personnalités de haut rang ont publiquement appelé les populations à se faire justice elles-mêmes signal on ne peut plus alarmant du délitement de l’autorité étatique et de la perte de repères de ceux qui sont censés en incarner les valeurs.

    Au Mali, des criminels notoires appartenant à une armée que l’on proclame républicaine ont été décorés et célébrés pour avoir massacré des citoyens sur des bases ethniques. Une consécration officielle de l’impunité qui constitue une rupture profonde avec les principes élémentaires de l’État de droit.

    Ces faits ne sont pas des accidents isolés. Ils révèlent une logique systémique dans laquelle l’impunité n’est plus seulement tolérée, elle est institutionnalisée.

    L’urgence de la responsabilisation individuelle

    Il est devenu impératif que les auteurs d’actes de barbarie, qu’ils visent des individus ou des communautés entières, soient clairement identifiés, individuellement mis en cause et déférés devant des juridictions compétentes, nationales ou internationales, capables de les juger. C’est à cette condition seulement que pourront être réaffirmées les lignes rouges qu’aucune gouvernance ne saurait franchir dans le traitement des populations qu’elle a la charge de protéger.

    Les auteurs de crimes et les instigateurs de discours appelant à la haine et à la violence doivent mesurer concrètement les risques personnels qu’ils prennent. Des sanctions exemplaires, rapides et visibles constituent le seul langage susceptible de restaurer un sens à l’État et à ses institutions. Sans cela, la spirale de la vengeance et de la contre-violence demeurera sans fin.

    Cet enjeu est également crucial pour la crédibilité de la communauté internationale : son engagement pour la paix sonne creux tant qu’elle continue de fermer les yeux sur des atrocités avérées au Sahel. L’exigence de stabilité ne peut légitimement se justifier que si elle s’accompagne d’une garantie réelle du respect des droits des personnes et des communautés, assurée par les mêmes mécanismes qu’elle prétend promouvoir ailleurs dans le monde.

    Refonder le vivre-ensemble au-delà des héritages

    Pour réussir sa recomposition en profondeur, le Sahel central devra s’affranchir des blocages hérités de la colonisation et de ses séquelles, qui continuent de structurer des rapports de domination, de méfiance et de frustration entre communautés et entre celles-ci et leurs États. Il ne s’agit pas de nier l’histoire, mais de ne plus la laisser dicter l’avenir.

    Imaginer de nouvelles conditions du vivre-ensemble, reconstruire des pactes sociaux inclusifs, et restaurer la confiance entre gouvernants et gouvernés : tels sont les défis fondateurs auxquels le Sahel central doit s’atteler, avec ou sans l’appui d’une communauté internationale qui doit elle-même clarifier ses engagements et assumer ses responsabilités.

    Abdoulahi ATTAYOUB

    Consultant 22 mai 2026

    Lyon (France)

  • Azawad-Mali – Sahel central : Arguments et contre-arguments

    Quelques éléments fondamentaux pour mieux comprendre la Question de l’Azawad et…des Touaregs

    Ces questions et arguments sont des invitations à penser avec rigueur et honnêteté une réalité que la propagande d’État, les simplifications médiatiques et les postures idéologiques ont trop longtemps travestie.

    À ceux qui réduisent la question de l’Azawad à une revendication touarègue exclusive : ont-ils seulement consulté les textes fondateurs et les déclarations publiques du FLA et des mouvements qui l‘ont précédé ? Aucun ne se définit comme organisation ethniquement touarègue. L’Azawad est revendiqué comme un espace politique pluriel, regroupant Touaregs, Arabes, Peuls, Songhaïs partageant un destin commun.

    À ceux qui affirment que l’Azawad n’a jamais existé historiquement : savent-ils que les frontières des États africains actuels ont été tracées entre 1885 et 1960 par des administrations coloniales étrangères, qui ont morcelé ou fusionné des entités politiques préexistantes selon leurs seuls intérêts ? L’Azawad, lui, correspond à un espace géographique, culturel et économique cohérent, structuré par des siècles de présence humaine, de routes caravanières et d’organisations sociales autonomes, bien antérieures à la colonisation.

    À ceux qui s’interrogent sur l’étymologie du mot « Azawad » : se posent-ils la même question sur l’origine des noms « Mali », « Niger » ou « Burkina Faso » ? Tous ces noms ont une histoire, certains empruntés à des fleuves, d’autres à des empires révolus ou à des langues locales. L’Azawad tire son nom d’une réalité géographique et pastorale ancienne : il désigne une zone de dépression argileuse propice au pâturage, connue et nommée ainsi par ses habitants depuis des générations.

    À ceux qui arguent que les Touaregs sont minoritaires dans certaines zones de l’Azawad : le droit à l’autodétermination et à la souveraineté sur un territoire n’est pas proportionnel au nombre d’habitants. Les peuples autochtones et les communautés historiquement établies sur un espace ont des droits que le seul critère démographique ne saurait effacer, c’est d’ailleurs ce que reconnaît le droit international, notamment la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones de 2007.

    À ceux qui amalgament les revendications de l’Azawad avec le terrorisme djihadiste : qu’ils citent un seul acte terroriste : attentat-suicide, massacre de civils sédentaires, prise d’otages à caractère idéologique, revendiqué par les Mouvements de l’Azawad. La confusion entretenue entre mouvements nationalistes laïcs et groupes djihadistes est une manipulation politique délibérée. En revanche, les exactions de l’armée malienne et de ses milices supplétives contre des populations civiles de l’Azawad sont documentées par Human Rights Watch, Amnesty International et la MINUSMA.

    À ceux qui contestent la légitimité historique des Touaregs sur l’Azawad : qu’ils étudient la toponymie de cet espace. Les noms des montagnes, des vallées, des puits, des routes caravanières, des lieux de pâturage sont en tamasheq, en hassaniya songhai et peul, les langues de ceux qui ont peuplé ces terres depuis des siècles. La géographie elle-même témoigne de qui a façonné cet espace.

    À ceux qui brandissent le slogan « Mali un et indivisible » : ce principe d’unité nationale intangible est lui-même un héritage direct de la conception jacobine française de l’État, importée lors de la décolonisation. Ceux qui dénoncent le colonialisme d’un côté tout en sacralisant ses constructions institutionnelles de l’autre devraient interroger cette contradiction.

    À ceux qui cherchent une légitimité historique au Mali actuel : sans la colonisation française, un habitant de Kayes et un habitant de Kidal n’auraient jamais vécu sous les mêmes institutions politiques. Ils relevaient d’entités distinctes, aux organisations sociales, aux économies et aux cultures profondément différentes. L’État malien est une création du XXe siècle, une réalité politique qu’il faut assumer et transformer, non sacraliser.

    À ceux qui réduisent la question touarègue à une question raciale ou de couleur de peau : l’identité touarègue se définit par la langue (le tamasheq), la culture, le territoire et l’organisation sociale, non par une classification pigmentaire. Réduire cette question à la race, c’est projeter des grilles de lecture étrangères sur une réalité qu’elles déforment et qu’elles instrumentalisent.

    À ceux qui veulent imposer un récit national à dominante mandingue : le Mali est un État multiethnique et multiculturel. Songhaïs, Peuls, Touaregs, Arabes, Dogons, Sénoufos et bien d’autres sont dépositaires d’histoires, de langues et de civilisations millénaires. Un État qui n’assume pas cette pluralité et qui impose une histoire nationale hégémonique se condamne à la fracture et porte une responsabilité directe dans les conflits qu’il prétend déplorer.

    À ceux qui doutent de la viabilité d’un État de l’Azawad : ont-ils sérieusement évalué la viabilité des États sahéliens dans leur forme actuelle ? Des États incapables d’assurer la sécurité, les services de base et la représentation équitable de toutes leurs composantes sur l’ensemble de leur territoire ne sauraient invoquer la « viabilité » comme argument contre l’autodétermination.

    À ceux qui diabolisent le fédéralisme et l’autonomie régionale : Ont-ils seulement mesuré l’ampleur de l’échec des États sahéliens dans leur forme actuelle ? Ces États centralisés, hérités du découpage colonial français, ont été confisqués à l’indépendance par quelques communautés privilégiées, tandis que d’autres, tout aussi légitimes, tout aussi enracinées dans ces terres, en ont été délibérément exclues. Non par hasard, mais par choix politique.

    À ceux qui se proclament gardiens de la stabilité au Sahel central :

    Peuvent-ils, honnêtement, regarder en face cette question fondamentale : Comment prétendre construire la paix en écrasant les peuples qui habitent ces terres depuis des siècles ? Les Touaregs, les Peuls, les Arabes, les Toubous, ce ne sont pas des obstacles à la stabilité. Ce sont des acteurs incontournables de toute solution durable. Les ignorer, les marginaliser, les réprimer militairement, c’est non seulement une injustice historique, c’est une faute stratégique majeure.

    À ceux qui exigent un référendum préalable : ont-ils un seul exemple historique d’un mouvement de libération nationale qui aurait commencé par une consultation électorale organisée par la puissance qu’il combat ? L’Algérie, le Vietnam, l’Érythrée ont conquis leur droit à l’autodétermination par la lutte.

    À ceux qui croient que l’armée malienne peut imposer le statu quo par la force : savent-ils que depuis les premières rébellions des années 1960, l’armée malienne n’a jamais remporté, seule, une victoire militaire décisive contre les combattants de l’Azawad ? En 2012, en quelques semaines, les mouvements armés ont repris l’ensemble du Nord sans résistance significative. Ce n’est qu’avec l’intervention militaire française (opération Serval) et les pressions diplomatiques algériennes que l’effondrement de l’État malien a été stoppé. La force brute, sans solution politique, ne produit que des cycles de violence.

    À ceux qui croient encore à une solution purement militaire : le rapport de forces n’est pas une donnée figée. Il se construit dans la durée, sur des paramètres multiples : politiques, diplomatiques, démographiques, économiques, médiatiques, qui ne sont le monopole d’aucun acteur. L’histoire récente du Sahel montre que les victoires militaires sans règlement politique ne font que déplacer les crises.

    À ceux qui pensent que la France soutient l’Azawad : si Paris avait réellement soutenu l’Azawad, même 2012, ce dernier serait probablement dans une autre réalité aujourd’hui. C’est précisément l’inverse qui s’est produit : la France est intervenue militairement pour sauver l’État malien de l’effondrement. La France a ses intérêts dans la région. Ils ont historiquement plaidé pour la stabilité des États, non pour le démembrement des systèmes qu’elle a, elle-même créés.

    À ceux qui considèrent Modibo Keïta comme un héros national sans réserve : savent-ils qu’il est responsable de la répression sanglante de la rébellion touarègue des années 1960, au cours de laquelle des centaines, voire des milliers de civils de l’Azawad ont été massacrés ? Savent-ils que l’État malien n’a, à ce jour, ni reconnu ces crimes, ni condamné un seul responsable politique ou militaire pour les exactions commises depuis soixante ans contre les populations de l’Azawad pourtant largement documentées ?

    À ceux qui pointent la présence de cadres touaregs au sein des institutions maliennes comme preuve d’intégration : toutes les luttes d’émancipation dans l’histoire ont connu des collaborateurs, des ralliés ou des traîtres issus du peuple concerné. Leur existence n’invalide pas la légitimité de la revendication collective, elle en est même, souvent, l’une des complexités inhérentes.

    À ceux qui croient délégitimer les aspirations touarègues en assimilant le nomadisme à une absence de lien territorial : Qu’ils s’interrogent d’abord sur la réalité politique du Sahel et du Sahara central à l’aube de la colonisation. Ils découvriront des structures de gouvernance sophistiquées, des confédérations politiques aux compétences territoriales bien délimitées, et des communautés entretenant avec leurs espaces pastoraux des rapports d’une profondeur et d’une continuité que le sédentarisme ne saurait revendiquer en monopole. Confondre mobilité et absence d’ancrage, c’est plaquer sur des sociétés sahariennes une conception sédentaro-centrée du territoire, conception elle-même historiquement située, et non universelle.

    À ceux qui pensent que les Touaregs « ont la guerre dans le sang » : tout être humain aspire à vivre en paix, en sécurité et en dignité sur la terre de ses ancêtres. Si des hommes et des femmes prennent les armes génération après génération, c’est qu’ils n’ont trouvé d’autre voie pour défendre ce droit fondamental. La résistance n’est pas un trait de caractère, c’est une réponse à l’injustice. Il se trouve que les conditions d’existence et un environnement façonné par des siècles de mobilité et de survie ont développé chez les Touaregs, comme chez d’autres peuples du Sahara-Sahel, une culture guerrière et un rapport aux armes qui leur permet aujourd’hui de tenir tête, avec peu de moyens, aux armées régulières des États centraux.

    À ceux qui militent sincèrement pour la paix et la stabilité du Sahel central : une question s’impose avant toute chose : avez-vous fait de la justice, du respect de la vie et des droits des communautés le socle véritable de votre engagement ? Car sans cet ancrage fondamental, le combat le plus noble se réduit à une rhétorique creuse, un catalogue de slogans qui reste sans prise sur les réalités du terrain. La paix ne se décrète pas. Elle se construit, patiemment, sur des fondations que sont la dignité reconnue, la justice rendue et la confiance restaurée entre les citoyens et leurs communautés.

    Abdoulahi Attayoub 08 mai 2026

  • Azawad-Mali : Principe de réalité !

    Décidément, l’Etat malien peine à trouver ses marques et à se hisser à la hauteur de ses  responsabilités à l’égard des populations placés sous sa protection et de la communauté internationale. 

    L’initiative du Premier ministre, Moussa Mara, de se rendre à Kidal, malgré les avis exprimés sur  l’opportunité de cette visite, relevait d’un manque total de sens politique. Il faut dire que le  Président de la République malienne en personne déclarait auparavant qu’il ne négocierait pas,  alors que le MNLA (Mouvement Nationale de Libération de l’Azawad), le HCUA (Haut conseil pour  l’unité de l’Azawad) et le MAA (Mouvement arabe de l’Azawad attendaient depuis des mois que le nouveau gouvernement se décide enfin à reprendre le cours de ces négociations comme le prévoient les accords de Ouagadougou de juin 2013. Il s’agit de la seule voie possible pour décider de manière durable de l’avenir des rapports entre le Mali et l’Azawad.

    Aussitôt élu, à la suite d’élections rendues possibles par une bienveillance responsable des groupes  politico-militaires de l’Azawad, le Président du Mali avait tenu, dans une interview au journal « Le  Monde », des propos particulièrement excessifs qui montraient déjà la tonalité qu’il souhaitait donner à son mandat par rapport à la question de l’Azawad. Il avait déclaré en effet, que c’est la Communauté internationale qui « oblige » le Mali « à négocier avec un groupe armé ».Compte tenu du contexte de ces deux dernières années, cette attitude des dirigeants du Mali commence à désespérer ses partenaires et risque de crisper davantage les positions des autres parties impliquées ou concernées directement par ce conflit. 

    Cette posture officielle engendre la haine des populations du Sud à l’égard de celles du Nord qu’elles ne connaissent souvent même pas. Le plus souvent cette ignorance des réalités du terrain par certains décideurs en charge de la gestion du pays révèle le niveau de prise de conscience proche de zéro des autorités maliennes. Le décalage qui prévaut entre le dessein sous-jacent à toutes les initiatives officielles d’en finir définitivement avec ces « empêcheurs de tourner en rond de Kidal » et la réalité du terrain est tout simplement sidérant. Comme si les affaires qui entachent la classe politique au Sud allaient pouvoir être oubliées et effacées en détournant l’attention sur une nouvelle crise au Nord. L’objectif est aussi de faire oublier les décisions saugrenues relevant de l’économique et les différents règlements de comptes en cours au niveau la classe politique bamakoise. Que dire alors par rapport aux réalités internationales et à la marche du monde ! 

    Ce chemin pris de longue date par l’Etat malien est toujours aussi catastrophique pour les enfants du Sud et du Nord. La douleur de leurs familles et les tragédies qui résultent de ces comportements irresponsables ne dérangent visiblement pas les dirigeants qui sont censés les protéger. Le choix qui consiste à jeter les populations du Nord en pâture au nom de la sacro-sainte idée de l’intangibilité des frontières, entre autres choses, tous les prétextes étant utilisés et manipulés avec un zèle machiavélique, relève d’une attitude irresponsable nullement assumée et qui a déjà engendré des milliers de morts depuis des décennies.

    Les soldats maliens tués au cours des derniers affrontements dans le Nord sont les dernières victimes de cet épouvantable malentendu. Et cela ne semble pas avoir d’ailleurs troublé le moins du monde le Premier ministre Moussa Mara, qui déclarait le 20 mai 2014 à Kidal à 18 heures, avant son extirpation : « Bamako est à Kidal aujourd’hui , l’armée a carte blanche pour tout raser si nécessaire, c’est l’occasion d’en finir », à en croire Fabien Offner, l’envoyé spécial de « Libération ». « C’est l’occasion d’en finir ! », il faudrait graver sur chacune des tombes des soldats morts en cette « occasion » ces mots si chargés de sens et qui en disent très long sur les véritables desseins de cette entreprise à plusieurs bandes et la capacité de ceux qui sont censés avoir les nerfs solides pour gérer les affaires dont ils ont la charge… 

    La preuve est ainsi faite que le système malien, au-delà des gouvernements successifs, n’est pas en capacité de proposer une solution réaliste et sérieuse au conflit qui oppose leur pays à l’Azawad. L’option militaire ayant manifestement montré ses limites, il est grand temps de se rendre à l’évidence et composer avec la réalité de terrain. 

    Le réalisme, c’est aussi comprendre enfin que le clientélisme et l’achat des consciences, s’ils peuvent permettre de gagner une élection ne sauraient venir à bout de la détermination des peuples à jouir de leurs droits les plus élémentaires, notamment celui d’assurer leur propre survie! 

    Ce penchant pour la facilité constitue l’un des principaux éléments qui retardent la prise de conscience et inhibent la capacité à voir les problèmes et à leur chercher des solutions viables. 

    La communauté internationale, qui a permis à l’armée et à l’administration maliennes de revenir en Azawad, voit ainsi ses efforts contrariés par une politique malienne visiblement trop loin, des réalités, tout occupée qu’elle est à mettre les maigres ressources du pays dans l’achat d’un avion, alors que d’autres priorités attendent, notamment recouvrer la paix et créer les conditions de retour des centaines de milliers de réfugiés qui souffrent pour la énième fois dans des camps, malgré la générosité des pays voisins. 

    L’impunité 

    La hiérarchie militaire et politique du Mali devra, tôt ou tard, répondre du massacre des milliers de civils touaregs et maures. La réconciliation entre ces communautés et l’Etat sera à ce prix. Il est illusoire de vouloir construire ou reconstruire tant que cette question n’est pas correctement prise au sérieux et traitée par l’Etat malien. La communauté internationale porte également une partie de la responsabilité de cette impunité qui contribue à éloigner ces communautés de l’Etat malien. 
     
    La volonté des peuples est inaliénable et celle du peuple touareg, affichée depuis l’époque coloniale, est de jouir de son droit à l’autodétermination. 
     
    Les Touaregs ont déjà payé le prix fort pour vivre en paix avec leurs voisins et en harmonie avec les règles qui régissent le fonctionnement de la communauté internationale. 

    Les élections 

    Les élections qui se sont déroulées en 2013 n’ont pas reflété la volonté des populations de l’Azawad, dont une partie importante est encore réfugiée dans les pays voisins (Algérie, Mauritanie, Niger, Burkina Faso) et n’a donc pas pris part à ces élections. Situation qui pose d’ailleurs la légitimité de certains à décider de l’avenir de ces populations. Anomalie qui aurait pu être atténuée par une vraie volonté des autorités issues de ces élections à régler sérieusement et donc durablement cette question abrégeant ainsi les souffrances de ces populations. 

    La sécurité au Sahel

    La question de la sécurité et de la stabilité de la bande sahélo- saharienne dépasse aujourd’hui le cadre du Mali et de l’Azawad. Aucune politique d’avenir ne saurait se faire sans une véritable participation des communautés qui vivent dans l’ensemble de ces régions ! 

    Le MNLA (Mouvement National de Libération de l’Azawad)

    La faiblesse de ses moyens et la difficulté à contrer la propagande des autorités maliennes empêchent encore le MNLA à faire comprendre son projet national à certaines parties de la population de l’Azawad. Situation assez répandue dans ce type de conflit à travers toute l’Afrique. 
     
    On a entendu des mercenaires de la plume décréter que le MNLA ne représentait pas l’ensemble de la communauté touarègue de l’Azawad. En oubliant de préciser que ce Mouvement ne s’identifie pas comme touareg, car il souhaite porter les aspirations de tous et à défendre les intérêts de l’ensemble des communautés qui peuplent traditionnellement l’Azawad (Touaregs, Songhay, Peuls et Arabes notamment). Toutes les organisations de libération nationale font face à ce type de propagande de leurs adversaires qui pensent ainsi délégitimer leurs causes. Les mêmes arguments avaient été utilisés contre le FLN (Front de libération nationale) en Algérie, l’ANC Congrès national africain) en Afrique du Sud le PAIGC (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert) en Guinée-Bissau… pour ne citer que l’Afrique. 
     
    La différence des contextes n’empêche pas ce rapprochement sur le fond. Il s’agit toujours d’une partie des fils d’un peuple qui décident d’eux-mêmes de porter les aspirations de ce peuple et de consentir les sacrifices nécessaires. L’adhésion du peuple comme celui des hésitants se révèle au grand jour quand les leaders d’une telle organisation font la preuve de leur sincérité, de leur détermination et de leur crédibilité dans la défense d’aspirations souvent largement partagées. 
     
    La diabolisation du MNLA est contre-productive, car il faudra bien un jour ou l’autre conclure les négociations avec lui et prendre enfin au sérieux les revendications dont il est héritier et qu’il porte aujourd’hui ! 
     
    Chercher à tout prix à créer et à entretenir l’amalgame entre le MNLA et le terrorisme ou à enfermer cette organisation dans une logique ethniciste, est un signal négatif qui exprime dans toute son ampleur l’absence de volonté des autorités maliennes actuelles à assumer leurs responsabilités et prendre au sérieux la situation de leur pays. Les autorités doivent mettre fin à la politique de l’autruche et bien regarder la réalité en face. Les populations de l’Azawad ont déjà payé un lourd tribut dans la lutte contre l’insécurité permanente dans la sous-région. 

    L’autonomie 

    L’autonomie de l’Azawad s’impose aujourd’hui non pas parce qu’il s’agit d’une revendication du MNLA, mais par l’impérieuse nécessité pour le Mali d’accepter une réalité qui saute aux yeux de tous, sauf visiblement à ceux d’une certaine élite malienne ! En effet, dès lors que l’intégrité du pays est respectée, le débat sur l’organisation politico-administrative de l’Etat ne devrait souffrir d’aucun tabou. 
     
    Il est aisé de constater aujourd’hui que l’Etat malien dans sa configuration actuelle n’est à l’évidence pas capable d’administrer et de sécuriser l’ensemble du territoire avec ses institutions actuelles. 
     
    Les populations du Nord souffrent des conséquences de l’insécurité plus que tout autre Malien ! Elles sont donc les premières à souhaiter le retour définitif de la paix. 
     
    L’arrêt des projets de développement, du tourisme et des autres activités qui permettaient l’émergence d’un embryon de tissu économique pénalise en premier lieu les communautés de l’Azawad ! 
     
     
    Abdoulahi ATTAYOUB 
    aabdoulahi@hotmail.com 
    Temoust 
    Lyon (France) 
    26 mai 2014 

  • Repenser l’espace sahélo-saharien

    A la lumière des événements actuels survenus au Sahel, la communauté internationale prend peu à peu conscience de la nécessité d’une approche globale de la sécurité dans la sous-région. Nous devons donc lui rappeler avec insistance que cette approche doit nécessairement passer par le règlement définitif du conflit qui oppose depuis cinquante ans les populations des régions concernées aux Etats centraux du Mali et du Niger.

    L’intervention massive concoctée l’année dernière et rendue effective dès le 11 janvier 2013 pour reconquérir l’Azawad et le remettre sous l’autorité du Mali est un acte politique fort qui place de fait la France au coeur des antagonismes qui secouent l’espace sahélo-saharien. Longtemps ignoré par la communauté internationale, le conflit qui oppose ces régions aux Etats centraux du Niger et du Mali commence à susciter un certain intérêt à la faveur de la guerre déclarée aux jihadistes installés dans la région depuis plus de dix ans. En effet, l’émergence opportuniste de ces groupes brouille la compréhension des tensions ordinaires qui hélas sont à l’origine de la situation actuelle au Mali.

    Depuis la création par l’administration coloniale française du Niger et du territoire que Modibo Keita baptisé Mali, les populations qui habitent le nord de ces deux pays n’ont pas cessé de revendiquer leur droit à être véritablement associées à la gestion politique et économique de ces Etats. Cette revendication, qui a toujours été considérée comme totalement incongrue a permis au pouvoir central d’organiser régulièrement de terribles représailles sur les populations civiles. Cette situation n’a laissé aucun autre choix à ceux qui la portent depuis des décennies, que celui des armes pour se faire entendre.
    Aujourd’hui, une reconfiguration géopolitique de cet espace paraît inévitable afin de tirer les leçons de l’échec des systèmes postcoloniaux et de faire face aux défis actuels de la sous-région. La stabilité et la sécurité au Sahel passent inévitablement par le règlement de la question touarègue au Mali et au Niger.

    Les dernières évolutions

    La France a donc décidé d’engager son armée au Sahel pour tenter de contenir la progression de l’idéologie jihadiste. Cette intervention est d’autant plus spectaculaire qu’elle a pour théâtre une région dont les souffrances ont été longtemps ignorées par la communauté internationale. La France, après avoir tracé les frontières actuelles du Niger et de l’actuel Mali, avait mis en place, au moment où elle renonçait à ses prétentions coloniales, des systèmes politiques auxquels elle a transféré tous les pouvoirs. Ces nouvelles administrations ont ainsi été construites autour de certains corps constitués, en particulier l’armée, qui se sont ainsi accaparés les institutions des nouveaux Etats, excluant totalement des communautés dont les territoires traditionnels avaient été pourtant arbitrairement intégrés à ces nouveaux pays. Nous avons dû admettre au fil du temps que la France n’avait pas cru bon, et n’avait nullement l’intention de le faire,
    d’organiser un suivi et de se soucier ainsi des intérêts des populations et des peuples dont elle a de ce fait et pour longtemps hypothéqué l’avenir. L’administration coloniale laissait derrière elle des Etats à construire dont les populations n’avaient pas choisi librement de partager un projet national commun.

    Situation piégée, que les nouvelles élites nigériennes et maliennes — créées de toutes pièces au moment de ces indépendances, donc souvent pas du tout ou à peine enracinées dans le terroir même des sociétés qui allaient composer ces Etats — n’ont jamais été capables de désamorcer. Les différentes rébellions touarègues ont été des signes forts de ce malaise. La mal-gouvernance qui a caractérisé ces Etats a également largement empêché qu’une prise de conscience de ces élites politiques, semble-t-il toujours en cours d’apprentissage, voit le jour. Le parapluie français a permis au Niger et au Mali d’étouffer les revendications touarègues en les couvrant, notamment sur la scène internationale, même quand des violations massives des droits de l’homme étaient commises par les armées de ces pays sur des populations civiles.

    Aujourd’hui, la naissance d’un nouveau jihadisme international et son arrivée dans la sous-région ont changé la donne et perturbent par leurs conséquences — que l’on ne peut plus cacher tellement elles sont tragiques —les schémas très primaires, donc très confortables afin de n’avoir pas à intervenir, élaborés par la communauté internationale officielle. L’idéologie jihadiste reste cependant un phénomène opportuniste qui couvre difficilement les problèmes politiques qui résultent de l’incapacité du Mali à faire, notamment, coexister de manière équitable et apaisée ses communautés ethnoculturelles.
    Aujourd’hui, le retour de la France dans ses anciennes colonies et la dimension que prend son engagement au Sahel constituent un événement majeur qui ne manquera pas de reposer la question non seulement de sa responsabilité historique, mais aussi de son rôle en tant que puissance de tutelle sur le Mali et le Niger.

    L’intervention française risque cependant d’aggraver la situation si elle n’est pas menée avec discernement et respect des populations locales. En effet, une présence militaire dirigée contre les revendications légitimes des populations de l’Azawad risque de précipiter toute la sous-région dans un conflit généralisé, du Tchad à la Mauritanie. Les exactions commises par l’armée malienne sur les populations civiles touarègues, maures et peuhles sous les yeux de l’armée française risquent de faire naître une certaine méfiance de ces populations à l’encontre de la politique française dans la sous-région.

    La preuve est faite que les armées malienne et nigérienne sont structurellement incapables de sécuriser l’espace sahélo-saharien. Cela est dû à la nature même de leur recrutement et au décalage entre ces armées et les populations qui habitent les régions concernées. L’expérience des deux dernières décennies a montré des armées habituées à se comporter en armées d’occupation et les populations gardent encore en mémoire les massacres massifs des années 90 perpétrés au Mali et au Niger.

    Incertitudes politiques

    Si l’Etat malien a échoué dans sa mission première, qui est celle de faire cohabiter dans la justice et l’équité les différents peuples qui composent sa population, on voit mal comment il peut légitimement s’appuyer sur cet échec pour imposer une quelconque solution à l’Azawad

    Par conséquent, le succès de l’intervention française ne peut être effectif que si les problèmes politiques qui ont favorisé l’émergence de groupes armés dans cette région sont réellement pris en compte. Les trafiquants en tout genre savent que seules les communautés locales touarègues, maures, arabes, kountas, touboues peuvent les empêcher de s’adonner à leurs activités illicites. Et, dans la partie centrale de cet espace sahélo-saharien, la communauté touarègue est incontournable pour faire face à ces menaces qui déstabilisent la sous-région.

    Les perspectives

    Aujourd’hui, le Mali et le Niger doivent se rendre à l’évidence et accepter de remettre en question ce qui n’a pas fonctionné pendant cinquante ans et de créer les conditions d’un nouveau départ dans leur système de gouvernance. Cela permettrait de mettre un terme aux cycles de violences et augmenterait leur capacité à faire face aux nouveaux défis en termes de démocratie, de développement et de sécurité.

    Il est tout de même curieux de se féliciter du réveil des peuples à travers ce qu’il est convenu d’appeler « les printemps arabes » et de bloquer l’expression des peuples du Sahel, qui aspirent à une meilleure gouvernance et au respect de leurs droits.

    La communauté internationale serait bien inspirée d’accompagner les voix de plus en plus nombreuses qui se font entendre pour placer les droits des peuples au centre d’une reconfiguration géopolitique incontournable dans cette région. Il serait illusoire de vouloir stabiliser l’espace sahélo- saharien sans prendre en compte les aspirations légitimes des peuples qui y vivent. L’Azawad n’échappe pas à la règle.

    La refondation de l’Etat malien constitue un impératif absolu pour mettre un terme à l’instabilité qui favorise l’insécurité et la prolifération de groupes armés plus ou moins mafieux. L’objectif de cette refondation étant la mise en place d’institutions adaptées aux réalités socioculturelles du pays. Chaque communauté devrait se sentir chez elle sur son territoire traditionnel dans un système fédéral ou une autonomie aussi large que possible. Cette autonomie reprendrait les acquis du Pacte national pour expliciter le statut particulier et consacrer ainsi le fédéralisme au Mali ou l’autonomie de l’Azawad.

    La dimension qu’incarne le MNLA (Mouvement National de Libération de L’Azawad) aujourd’hui est incontournable pour une stabilisation et une sécurisation durables de l’espace sahélo-saharien. En effet, la légitimité et la réalité des revendications portées par le MNLA ne sauraient être amoindries par les insuffisances et les problèmes d’organisation que rencontre aujourd’hui ce Mouvement. Même si ce dernier venait à disparaître comme d’autres avant lui, cette question demeurera ; d’autres Touaregs et Azawadiens reprendront le flambeau tant que les populations de cet espace sahélo-saharien ne seront pas reconnues dans leurs identités et dans leurs droits sur les territoires de leurs ancêtres. Le MNLA est plus représentatif de l’ensemble du peuple touareg que ne l’est le gouvernement malien de l’ensemble des communautés qui composent la population de l’Azawad !

    Pour le mouvement touareg, il s agit avant tout de se défaire de la domination du système politique en vigueur depuis plus de cinquante ans au Mali et au Niger et qui n’a pas su prendre en compte la diversité et les aspirations des populations concernées.

    Si les Touaregs continuent à être marginalisés et massacrés dans l’indifférence générale de la communauté internationale, ils finiront par pactiser avec le diable pour exister et combattre ceux qu’ils auront identifiés comme leurs véritables ennemis. Le mouvement touareg est en mesure de peser dans la sous-région et d’assumer un rôle majeur dans la stabilisation et la sécurisation de cet espace. Le mouvement touareg n’a pas
    pour vocation première de combattre l’islamisme, mais, si ce courant politique devait se fondre dans des organisations violentes qui veulent imposer par la force un ordre contraire aux intérêts du peuple touareg, alors, il devra être combattu.

    Le peuple touareg, à travers sa jeunesse émergente, commence à prendre conscience de ses intérêts et à porter un regard plus pragmatique sur les évolutions géopolitiques de la sous-région. La France, qui avait permis au moment de la décolonisation, sans doute plus par indifférence, synonyme à ce niveau d’irresponsabilité, que par machiavélisme d’écarter les Touaregs de la gestion politique des nouveaux Etats auxquels elle avait intégré leurs territoires, se doit aujourd’hui de contribuer à la réparation de cette injustice. Si elle devait persister à vouloir seulement se contenter de réimposer par la force les schémas qu’elle avait déjà mis en place au lendemain des indépendances, elle se verrait placée en porte-à-faux par rapport à la marche du temps et celle que les Touaregs ne veulent pas abandonner : leur avenir !

    Les violations des droits de l’homme

    L’Etat malien et les dirigeants qui prétendent actuellement illégitimement vouloir le prendre en charge doivent répondre devant la CPI des crimes commis contre les populations touarègues, maures et peules depuis cinquante ans. Il s’agit d’une des conditions majeures à toute réconciliation entre l’Azawad et le Mali. Tout arrangement qui ferait abstraction de cette exigence est voué à l’échec.

    Les tenants du « Mali un et indivisible » ne se rendent pas compte de l’absurdité de leur slogan, alors qu’ils démontrent jour par jour leur incapacité à dénoncer les massacres de populations civiles touarègues, maures et peules. L’incapacité de la classe politique malienne ne se limite même pas à ce qui précède, ce qui est déjà énorme, elle se montre aussi incapable d’imaginer, même sur le papier, une sortie de crise qui serait le fruit d’une concertation entre les différentes communautés du pays. A défaut d’institutions et d’Etat clairement identifiés, la communauté internationale se doit de prendre ses responsabilités et mettre en place une administration provisoire neutre capable d’organiser la refondation de l’Etat et de ses institutions.

    Rappelons que l’utilisation de quelques personnalités touarègues par le système politique malien ne constitue pas un élément significatif en soi. Cette méthode a déjà beaucoup servi dans un contexte classique de clientélisme, d’opportunisme et de fatalisme inhérent à tout conflit de ce type. Ces Touaregs avaient choisi d’épauler aveuglément une politique qui a été essentiellement dirigée contre leur communauté et dont ils seront à la longue eux-mêmes les grands perdants.

    En réalité, l’acharnement contre le MNLA est une manière de combattre la communauté touarègue dans son aspiration à refuser toute domination ethnocentriste que le système politique malien actuel cherche à perpétuer.

    Abdoulahi Attayoub
    Président de l’ODTE (Organisation de la Diaspora Touarègue en Europe)

    Touaregs.europe@gmail.com
    Lyon 24 février 2013