La Refondation ne doit pas craindre le débat

Table ronde touarègue

Le texte, Niger : la Refondation à l’épreuve de ses propres fractures, que j’ai publié le 10 septembre 2026, a suscité un flot de réactions dont la diversité illustre à elle seule l’état de crispation du débat public nigérien.

Ce n’est pas un hasard : les restrictions progressivement instaurées par le pouvoir, au nom de la situation sécuritaire, ont fini par éteindre presque tout débat contradictoire sur la vie du pays. Dans un tel climat, la moindre contribution nuancée est aussitôt sommée de choisir son camp.

Une contribution transformée en réquisitoire

Le texte n’était pas, comme certains l’ont présenté, un « réquisitoire politique soigneusement enveloppé ». C’était une contribution proposant une piste équilibrée pour sortir le pays d’un blocage que plus personne ne conteste sérieusement. Y répondre en la qualifiant d’emblée de « tentative de blanchiment intellectuel d’un récit de déstabilisation » ne réfute rien : cela déplace le débat du terrain des idées vers celui des intentions supposées de son auteur.

C’est précisément ce procédé qui appauvrit le débat public nigérien. Reconnaître qu’un pouvoir gagnerait à corriger sa méthode n’est pas réclamer sa chute. Demander le dialogue n’est pas revendiquer le retour de l’ancien régime. Le débat sur l’avenir du Niger mérite mieux que cette alternative binaire : être avec la Refondation, ou être son ennemi.

Le Conseil de sages n’est pas une opération de recyclage

Une des objections les plus construites porte sur le Conseil de sages : pourquoi l’exercice passé du pouvoir conférerait-il automatiquement la sagesse ? La question est légitime. Mais elle appelle une réponse simple : personne ne propose de rendre le pouvoir à ces personnalités, seulement de les associer, aux côtés de chefs traditionnels, d’universitaires et d’autres compétences nationales, à une réflexion consultative. Une nation ne se construit pas en effaçant son histoire, ni en frappant d’indignité définitive tous ceux qui ont exercé une responsabilité avant le 26 juillet 2023. L’expérience acquise sous l’ancien système n’a pas cessé d’exister ce jour-là ; elle peut être mobilisée sans que cela signifie restauration.

Le vrai risque n’est pas de consulter d’anciens responsables. C’est de laisser penser que toute compétence antérieure à 2023 est disqualifiée par principe, ce qui prive le pays de ressources dont il a besoin.

L’État est plus grand que ceux qui l’exercent

Le cœur du désaccord tient sans doute à une confusion que certaines réponses illustrent elles-mêmes : celle qui assimile la défense du CNSP à la défense de l’État nigérien. Que des soldats loyalistes aient eu le devoir de rétablir l’ordre face à une mutinerie armée ou une tentative de coup d’État ne fait guère débat. Mais il ne s’ensuit pas que toute critique adressée au pouvoir en place s’apparente à une attaque contre la République. Le Niger est plus grand que le CNSP ; l’État est plus grand que ceux qui l’exercent aujourd’hui. Un régime peut se tromper sans que l’État en soit affaibli, à condition, précisément, qu’un espace de correction demeure ouvert. C’est cet espace, et non l’autorité du régime, que la Refondation devrait chercher à préserver.

Souveraineté choisie, souveraineté proclamée

Sur le recours à des partenaires étrangers, la distinction proposée, entre une puissance qui intervient à la demande de Niamey et une puissance qui prétendrait imposer ses choix, est juste en théorie. Mais elle n’épuise pas la question. Le discours souverainiste qui a accompagné la Refondation depuis 2023 s’est construit, précisément, sur le rejet de toute présence militaire étrangère jugée trop enveloppante. Faire appel à un partenaire pour trancher un conflit interne aux forces de sécurité soulève dès lors une vraie question de cohérence ; et prétendre que ce choix ne mérite aucune explication publique, alors qu’il tranche avec le discours tenu jusque-là, relève d’un optimisme excessif quant à la mémoire collective des Nigériens.

Corriger un pouvoir n’est pas légitimer le putsch permanent

L’accusation la plus grave portée contre cette contribution est d’ouvrir la voie à une « théorie du putsch permanent ». C’est un contresens. Observer qu’un pouvoir né d’un coup de force ne peut, sans se contredire, refuser par principe toute légitimité à ceux qui useraient des mêmes moyens contre lui n’est pas un encouragement au coup d’État : c’est un avertissement sur la fragilité d’une légitimité qui ne reposerait que sur la force. C’est au contraire en élargissant son assise populaire, par le dialogue et des institutions plus représentatives, que le pouvoir se prémunit durablement contre ce risque. Répondre à cet avertissement par une fin de non-recevoir ne le fait pas disparaître.

Un bilan qui n’annule pas la nécessité de rectifier

Les résultats économiques mis en avant, récupération d’avoirs, financements du FMI, reprise en main de la Somaïr… méritent d’être reconnus lorsqu’ils sont établis. Mais un bilan positif sur certains points ne dispense pas d’un examen lucide de ce qui ne fonctionne pas : l’insécurité qui persiste dans plusieurs régions, les pratiques clientélistes qui n’ont pas disparu, la lutte anticorruption qui peine à aboutir sur les dossiers en instance, l’absence de perspectives rassurantes pour l’avenir. Souligner ces manques n’est pas nier les acquis ; c’est refuser qu’un bilan partiel serve d’argument pour clore par avance tout débat sur la méthode.

Le patriotisme ne se décrète pas à sens unique

Certaines réactions insistent, à juste titre, sur la différence entre critique légitime et action de déstabilisation : une mutinerie armée n’est pas une opinion, et personne ne le conteste. Mais cette distinction, si elle est vraie, doit valoir dans les deux sens. Elle ne peut servir à disqualifier par contamination toute proposition de rectification pacifique, sous prétexte qu’elle interviendrait dans un contexte troublé. Se prévaloir d’un patriotisme réservé aux seuls soutiens inconditionnels du régime est réducteur, et contreproductif pour rassembler les Nigériens autour d’un projet commun. Le CNSP ne devrait pas avoir besoin d’un crédit qui s’affranchisse de toute évaluation de ses actions et de ses résultats.

Pour un débat qui ne craigne ni la critique ni la contradiction

Sur les événements du 29 août 2026, leurs enseignements et leurs conséquences, chacun est fondé à se forger sa propre opinion ; l’incertitude qui entoure certains faits invite à la prudence de tous côtés, y compris dans l’usage de chiffres non confirmés. Ce qui doit rester acquis, en revanche, c’est que le débat public nigérien ne progressera pas en opposant systématiquement deux camps irréconciliables, les défenseurs inconditionnels de la Refondation d’un côté, ses fossoyeurs supposés de l’autre. La rectification proposée par ce texte ne visait ni l’un ni l’autre : elle proposait d’élargir le socle des légitimités, de donner plus de portée au CCR, de recentrer le gouvernement et de fixer un horizon clair de retour à une vie politique pluraliste.

Ce sont là des propositions qu’on peut discuter, amender, voire rejeter. Mais elles méritent d’être examinées pour ce qu’elles sont, et non pour ce qu’on choisit d’y voir.

Abdoulahi ATTAYOUB

Consultant,

Lyon (France) 12 septembre 2026

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