Niger : l’ethnocentrisme qui refuse de dire son nom

Tissage touareg

À chaque fois que des événements politiques majeurs viennent ébranler les fondements de l’État et de ses institutions, la question des équilibres communautaires resurgit en filigrane. La persistance de ce réflexe dit assez les difficultés du pays à dépasser les égoïsmes claniques pour construire une citoyenneté enfin dégagée des considérations ethniques.

L’ethnocentrisme des classes dominantes entrave fatalement l’émergence d’un récit national partagé, sans lequel aucun projet républicain ne saurait prendre corps.

Cette question ethnique revient ainsi sans cesse dans le débat public nigérien, mais elle peine toujours à y trouver une vraie place. Les uns y voient un combat d’arrière-garde, une instrumentalisation héritée de logiques impérialistes ; les autres, un déni commode, destiné à préserver des acquis postcoloniaux eux-mêmes fondés sur une essentialisation ethnique. Entre ces deux postures, une réalité s’impose et résiste à tous les dénis : nos pays sont composés d’une mosaïque de communautés socioculturelles. Qu’on les appelle ethnies, tribus, régions ou peuples ne change rien à cette diversité constitutive. La nier, c’est refuser de regarder le pays tel qu’il est, et peu importe que le colonisateur d’hier ou les prédateurs d’aujourd’hui, internes comme externes, aient instrumentalisé cette réalité à des fins politiques : cela n’autorise pas à l’effacer.

Car dans nos sociétés africaines, l’individu s’identifie d’abord par sa famille, sa tribu ou son ethnie. Son épanouissement, comme l’idée qu’il se fait du développement, passe par la reconnaissance de cet héritage historique et culturel, qui est aussi sa contribution propre au patrimoine commun de l’humanité. Lui refuser ce droit revient, de fait, à lui imposer une autre identité, une identité qui puise sa légitimité non dans le partage, mais dans l’ethnocentrisme de ceux qui la définissent pour lui.

C’est là tout le paradoxe : ceux qui, le plus bruyamment, dénoncent l’ethnocentrisme des autres sont généralement ceux dont la propre ethnie a phagocyté le système politique et culturel du pays au point de n’y imprimer que ses propres repères. Ils baignent eux-mêmes dans un océan d’exclusion de tout ce qui ne relève pas de leur référentiel, mais l’habitude est si ancrée qu’ils ne perçoivent même plus l’ampleur de la contradiction. Leur ethnocentrisme, jamais nommé comme tel, se résume alors à la contestation de tout ethnocentrisme qui ne serait pas le leur, et à la certitude que leur domination symbolique n’a pas, elle, à faire débat.

Le même aveuglement traverse une partie de l’intelligentsia africaine, encore incapable de s’affranchir d’une conception du développement qui exige de renoncer à son propre référentiel socioculturel. Pour ces esprits, accéder à la modernité et à l’universel suppose de nier sa spécificité et d’adopter des valeurs venues d’ailleurs, imposées en réalité par la force autant que par la manipulation des consciences. Accepter cette lecture, c’est accepter une aliénation qui persuade chaque jour un peu plus qu’il n’existerait qu’un seul chemin vers le progrès : celui que d’autres ont tracé à notre place. C’est aussi, à terme, donner raison à ceux qui prétendent que nous n’avons pas d’Histoire propre et que nous serions incapables d’accéder par nous-mêmes à la modernité.

Pourquoi, pourtant, la République serait-elle par nature inapte à faire cohabiter, dans le respect de leur diversité, des communautés qui vivent ensemble depuis des siècles ? Pourquoi faudrait-il gommer cette diversité, le plus souvent au bénéfice d’une seule communauté, pour se conformer aux injonctions d’une uniformisation présentée comme universelle, alors qu’elle n’est que le conformisme d’une domination particulière ? Qui, un jour, s’est réellement penché sur la définition de l’identité nigérienne : son Histoire, sa langue, son patrimoine, ses valeurs ? Ceux-là mêmes qui fustigent l’ethnocentrisme des autres ne s’étonnent pas que les Tifinagh ne soient toujours pas reconnues comme un alphabet national, motif de fierté partagée. Ils ne dénoncent pas davantage l’usage d’un bien commun, l’État, mis au service de la seule promotion de certaines langues et de certains traits identitaires, au détriment des autres. Ce silence n’est pas neutre : il organise une hiérarchie tacite entre les citoyens dont la langue et la culture seraient dignes de faire République, et les autres.

Le vrai sujet, presque jamais posé en ces termes, est donc celui-ci : comment gérer cette diversité dans le respect de toutes ses composantes ? Y répondre exige d’abord de regarder en face un déséquilibre criant, trop souvent contesté par ignorance ou par mauvaise foi. Il suffit d’examiner la composition de la haute administration, de la hiérarchie militaire, du corps diplomatique, l’accès aux bourses d’études ou la formation des grandes fortunes, largement adossées aux marchés publics de l’État, pour le mesurer.

Les défenseurs du système actuel se réfugient souvent derrière un argument qui n’en est pas un : ils mettent en avant le fait que les familles nigériennes sont fréquemment composées de personnes issues de plusieurs communautés, comme si le débat se situait à ce niveau. Or la question n’est pas celle des choix identitaires des individus, chacun demeure libre de se définir comme il l’entend, que cela corresponde ou non à ses origines ethnoculturelles. La question est ailleurs : comment l’État gère-t-il la diversité de communautés qui ont chacune leur langue, leurs référents culturels, leur histoire propre ? Confondre les deux, c’est déplacer le débat sur un terrain qui n’est pas le sien, pour mieux éviter d’y répondre.

Plus insidieusement encore, ce déséquilibre façonne la perception qu’a le Nigérien ordinaire de sa propre identité, forgée par la manière dont l’État occupe l’espace public et par l’image qu’il donne du pays, en interne comme à l’extérieur.

Le creuset national ne saurait rester l’apanage de quelques communautés qui en fixeraient seules le contenu, reléguant les autres au rang de composantes sommées de s’y aligner, sous peine d’être taxées de subversion, d’irrédentisme ou de sécessionnisme. Un récit national véritablement partagé, intégrant les apports les plus significatifs de chaque patrimoine spécifique, est au contraire la seule voie vers une identité nigérienne réellement inclusive, celle qui permettrait au pays de concentrer son énergie sur un développement harmonieux de l’ensemble de ses régions et territoires.

Quelle solution, alors ? D’abord reconnaître que nous vivons encore dans une architecture étatique conçue et entretenue par l’ancienne puissance coloniale pour préserver, aussi longtemps que possible, ses intérêts dans le pays, et que les régimes qui se sont succédé depuis l’indépendance n’ont pas jugé utile de la refonder pour la rendre conforme à nos réalités et à notre diversité. Ensuite, poser les bases de cette refondation en levant les tabous qui bloquent aujourd’hui le débat, et en libérant une parole permettant à toutes les composantes nationales de participer réellement à la définition du pays commun. Il faudra pour cela solliciter les légitimités traditionnelles autant que les experts nationaux en histoire, en droit et en sciences sociales, afin de proposer une organisation de l’État capable de porter l’épanouissement de tous les territoires dans un esprit d’unité, de cohésion et de solidarité. C’est de cette démarche, et non d’un schéma hérité de l’ancien colonisateur, que naîtra une identité nigérienne pleinement assumée, étant entendu que l’on doit conserver de l’œuvre coloniale au moins ceci : avoir réuni nos communautés dans une entité reconnue par la communauté internationale, posant ainsi les bases d’un État susceptible de se doter d’une gouvernance moderne.

C’est en ces termes que la Refondation portée par le CNSP aurait pu se comprendre, et mériter pleinement son nom. Or les approximations de méthode observées lors de la convocation des assises nationales et de la formation du Conseil consultatif de la refondation ont d’emblée révélé les limites de la démarche, limites qui tiennent, au mieux, à un déficit de vision, et au pire, à une absence de volonté de véritablement bouleverser le système en place. Les tensions récemment apparues au sein des Forces de défense et de sécurité viennent rappeler la fragilité de ce processus et le risque d’un affaiblissement encore plus marqué, à l’heure où l’insécurité et le désordre géopolitique s’aggravent dans toute la sous-région.

Le CNSP a néanmoins ouvert un chantier ambitieux, qui pourrait constituer un authentique tournant dans la construction nationale. Mais un tel chantier exige du courage, une vision claire et des outils adaptés, permettant une implication réellement inclusive de tous les citoyens, sans a priori ni exclusive. C’est à cette seule condition, celle d’une République capable d’organiser sa diversité et d’ouvrir à chacun l’espoir d’un épanouissement enraciné dans son Histoire propre, que la Refondation pourra prendre corps et devenir, pour le Niger, une véritable renaissance.

Unification n’est pas homogénéisation.

Abdoulahi ATTAYOUB

Lyon (France) 16 septembre 2026

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